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Apple devrait censurer toutes les applications de « contenu »

par ARNO*
mise en ligne : 28 avril 2010
 
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  • @zaDigg Apple devrait cen­surer toutes les appli­ca­tions de « contenu » : Le scandale du moment chez les geeks, c’est
  • @haruspice Pourquoi Apple ren­drait service à la presse en cen­surant toutes les appli de contenus… par Arno*
  • @matthieudevivie Apple devrait cen­surer toutes les appli­ca­tions de "contenu" (via @narvic)
  • @zaDigg Apple devrait cen­surer toutes les appli­ca­tions de « contenu » : Le scandale du moment chez les geeks, c’est
  • @PierreJeanjot Apple devrait cen­surer toutes les appli­ca­tions "contenu"
  • @evrim_evci Excellent billet du Sca­rabée sur l’iPad et son modèle.
  • @NoodlesNinja RT @mosamich : Enfin une analyse poussée et per­ti­nente comme je les aime : "Apple devrait cen­surer toute les appli…"
  • @mosamich Enfin une analyse poussée et per­ti­nente comme je les aime : "Apple devrait cen­surer toute les appli…"
  • @gregoryt Arno* tou­jours per­tinent : Apple devrait cen­surer toutes les appli­ca­tions de « contenu »
  • @webisdead Sorry web gurus web apps SUCK RT @narvic Apple devrait cen­surer toutes les appli­ca­tions de « contenu » [Le Scarabée]
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Le scandale du moment chez les geeks, c’est la « censure » par Apple de l’application d’un « prix Pulitzer » sur l’AppStore de l’iPhone. Rue89 est scandalisé :

Mais le jour ou le roi décide, parce qu’il s’est levé du pied gauche, de cen­surer et de devenir tyran, alors les cour­tisans ne diront rien, puisqu’ils n’en ont pas le pouvoir ou parce qu’ils ont trouvé leur confort dans cette situation et qu’ils ne sont plus prêt à porter la critique.

Le billet fait le parallèle avec la dis­tri­bution de la presse : si Apple « censure » un prix Pulitzer, cela met­trait tous les pro­duc­teurs de contenu à la merci d’Apple : « nous serions face à un oli­gopole de cen­seurs privés ».

Accu­ta­litte est également très remonté :

D’autant plus que cela sou­ligne l’omnipotence d’Apple dans sa petite bou­tique. Jobs a en effet expliqué que ce refus est une erreur et que l’on n’aurait pas dû rejeter cette appli­cation. Mais sera-​​t-​​il pos­sible d’obtenir gain de cause pour le déve­loppeur perdu au fin fond de son atelier.

Autant, d’ordinaire, je suis plutôt scan­dalisé par la censure, autant sur ce coup-​​là, je pense qu’Apple devrait aller beaucoup plus loin. Et interdire purement et sim­plement (ça serait dans son « contrat ») toutes ces « appli­ca­tions » qui pré­tendent vendre du contenu.

Des « appli­ca­tions » comme celles du New York Times, du Wall Street Journal, de Vogue, du Monde, de Libé­ration, du Figaro, ne devraient pas être auto­risées sur l’AppStore. Parce que ce ne sont pas des appli­ca­tions, et parce que la logique qui sous-​​tend ces « déve­lop­pe­ments » est foi­reuse. Ça ferait gagner du temps (et de l’argent) à tout le monde.

Le cas de Mark Fiore est carac­té­ris­tique. On parle de censure, pourtant vous pouvez par­fai­tement visiter le site Web de Mark Fiore avec votre iPhone ou votre iPad. Apple ne censure pas les sites Web : vous pouvez même visiter des sites porno en caressant ten­drement l’écran de votre iPad si ça vous chante. Sauf que le site de Mark Fiore affiche tout son contenu sous forme d’animation Flash. La faute à Apple, ou la faute à un site qui n’utilise pas un standard ouvert et libre pour dif­fuser son contenu ? (Inutile de vous dire que l’absence de Flash sur iPhone et iPad est, pour moi, une grande et belle nouvelle.)

Évidemment, Flash est rela­ti­vement incon­tour­nable aujourd’hui pour dif­fuser de la vidéo sur un site Web et être à peu près certain que madame Michu avec son Internet Explorer 6 pourra la voir. Mais pas si vous ciblez les visi­teurs dotés d’un navi­gateur récent. Exac­tement le cas d’une « appli­cation » pour iPad/​iPhone : il est beaucoup plus facile, rapide (et moins cher) de créer une version du site Web qui s’affichera de manière trans­pa­rente sur ces sup­ports que de déve­lopper une « appli­cation » pour cela.

Apple et la saga du micro-​​paiement

L’un des aspects remar­quables de la stra­tégie d’Apple a été d’être le premier acteur du marché à réa­liser ce que per­sonne n’était jamais parvenu à imposer : une solution de micro-​​paiement sur Internet. D’un clic, l’utilisateur effectue ins­tan­ta­nément un achat d’un très petit montant (par exemple un euro).

Cet aspect de l’Internet a tou­jours été l’objectif mytho­lo­gique que tous les acteurs mar­chands ont rêvé d’atteindre. (L’absence d’un tel moyen a d’ailleurs lar­gement expliqué l’attachement de l’opérateur his­to­rique en France à pré­server son Minitel plutôt que de réel­lement pro­mouvoir le déve­lop­pement de l’Internet, dans un mou­vement anti-​​historique remar­quable ; avant de risquer d’être balayé par les opé­ra­teurs privés et de devoir devenir, par force, un four­nisseur d’accès Internet cré­dible.)

  • Les banques n’y sont jamais par­venues. Une raison his­to­rique de leur retard a été leur profond appétit pour plumer les ven­deurs. Cher­chant à repro­duire le modèle des « ter­minaux carte de paiement » implantés chez les com­mer­çants, elles ont com­mencé par pro­poser des solu­tions pour les sites Web très lourdes à ins­taller, et avec des frais d’inscription élevés. Avec des tech­no­logies de com­mu­ni­cation cryptée entre le site du vendeur et celui de la banque pro­prié­taires et com­plexes.
  • Paypal est arrivé : rela­ti­vement simple, peu cher pour les ven­deurs, « uni­versel » (les sys­tèmes pro­posés par les banques exigent du vendeur d’avoir un compte chez elles). Mais Paypal n’est pas tota­lement adapté pour le micro-​​paiement à un euro : la pro­cédure reste un peu lourde pour le client. La volonté, d’ailleurs, de tou­jours vous pro­poser d’utiliser un « compte Paypal » plutôt que votre habi­tuelle carte de paiement n’aide pas à sim­plifier le pro­cessus. Pour payer un truc de quelques dizaines d’euros, oui ; pour un achat impulsif à un euro, non.
  • Les four­nis­seurs d’accès ont rêvé de devenir les opé­ra­teurs du micro-​​paiement. Mais aucune solution, ni encore moins de stan­dar­di­sation qui aurait permis aux ven­deurs de se brancher de manière trans­pa­rente sur un tel système, ne sont jamais apparues.
  • Le grand rêve du micro-​​paiement a semblé acces­sible avec la 3G (quand ça s’appelait encore l’UMTS). Les opé­ra­teurs de télé­phonie mobile se seraient bien vus dans le rôle d’intermédiaires pour cela : je veux acheter, je valide et c’est direc­tement prélevé sur ma facture de télé­phone por­table. Mais la 3G est arrivée bien tard, et le catas­tro­phique Wap (qui aurait des solu­tions pour le faire) n’a pas rem­placé le Web (qui n’a pas réel­lement de stan­dards pour se brancher sur un paiement auto­ma­tique chez l’opérateur mobile).
  • Plus géné­ra­lement, la concur­rence entre les acteurs ne s’est jamais tra­duite par l’adoption d’un standard ouvert. On a aujourd’hui des solu­tions d’identification ouverte (OpenId), mais abso­lument rien qui s’en appro­cherait pour le micro-​​paiement.
  • Et c’est là qu’Apple est parvenu, de manière presque sur­pre­nante, à imposer iTunes et l’achat de musique en ligne. Micro-​​paiement, pré­lè­vement qua­siment trans­parent, achat impulsif (je l’écoute, je le veux, je l’ai, c’est payé). Par la suite, transposé sur pla­te­forme mobile iPhone, c’est l’AppStore qui a encore déve­loppé les pos­si­bi­lités du micro-​​paiement. Windows et Nokia, évidemment, ont lancé leurs propres systèmes, et Google veut également conquérir ce marché.

Aujourd’hui les créa­teurs des sys­tèmes d’exploitation, suivant le modèle d’Apple, ont tué toute pos­si­bilité pour les autres acteurs (en par­ti­culier les four­nis­seurs d’accès) de devenir l’opérateur du micro-​​paiement. Ils contrôlent le circuit de dis­tri­bution de ce qui s’installe sur « leurs » machines (c’est uni­quement sous cet aspect que les accu­sa­tions de censure me semblent légi­times) ; mais avant tout ils four­nissent et contrôlent le moyen de paiement (la morale de Steve Jobs n’a pas grand chose à voir là-​​dedans). À mon avis, les modèles iTunes et Appstore ont dura­blement flingué la 3G (la 3G a tou­jours peiné à trouver un modèle écono­mique pour les dizaines de mil­liards d’euros inves­tis­se­ments maté­riels qu’elle demande, et le micro-​​paiement était sa seule « killer app » envisageable).

Et la géné­ra­li­sation des accès wifi par­tagés concur­rence fron­ta­lement la 3G dans cette phase d’hypermobilité des accès internet. La pre­mière version de l’iPhone n’avait pas la 3G, et l’iPad est d’abord sorti en version wifi seule (l’intégration de la 3G dans l’iPad est d’ailleurs vendue au prix du caviar, ce qui signifie qu’elle n’est pas, pour Apple, un besoin stra­té­gique — selon la logique connue depuis les consoles de jeu, si c’était stra­té­gique, ce serait vendu à perte).

La situation remar­quable aujourd’hui, qui est assez peu com­mentée, est qu’Apple a découvert la poule aux œufs d’or : une solution de micro-​​paiement qui fonc­tionne, à la fois tech­ni­quement (c’est facile pour les déve­lop­peurs) et com­mer­cia­lement (les uti­li­sa­teurs l’utilisent mas­si­vement). Il est curieux que les com­men­taires sur l’ouverture et la fer­meture des dif­fé­rentes pla­te­formes ne prennent jamais cet aspect en compte.

Mais c’est bien, au fond, cette pos­si­bilité de micro-​​paiement qui jus­tifie l’arrivée de toutes ces mer­veilleuses « appli­ca­tions de contenu » : à l’inverse du Web ouvert et au modèle écono­mique inconnu, on nous promet de refermer le contenu pour pouvoir le vendre à l’unité (crier ensuite à la censure, hein, pardon…).

De l’iPhone à l’iPad

Entre le lan­cement de l’iPhone et celui de l’iPad, il y a une dif­fé­rence remar­quable :

  • pour l’iPhone, Apple avait mis en avant une sélection de « web apps », c’est-à-dire de sites Web exploitant les carac­té­ris­tiques de la navi­gation internet sur ce support ;
  • pour l’iPad, rigou­reu­sement rien de tel. Ce qui est désormais mis en avant, c’est la liste d’« applications ». Il y a bien eu une liste de sites « iPad ready », mais elle est tota­lement indi­gente (quelques gros sites de presse, dont la carac­té­ris­tique est sim­plement d’utiliser la balise <video> pour afficher des vidéos au lieu du seul format Flash).

À mon avis, c’est un pur choix de com­mu­ni­cation pour assurer le lan­cement de sa tablette. Mais c’est un mou­vement contraire à l’évolution pro­fonde des usages. Les journaux et les éditeurs de livres sont séduits par l’apparition d’un « Store » (AppStore, BookStore) avec son micro-​​paiement intégré, et c’est eux qui assurent lour­dement le buzz autour du nouveau produit. Pour la comm, c’est bien vu.

Mais ce qui est mal­heu­reu­sement occulté, c’est l’invraisemblable qualité du navi­gateur intégré à l’iPad, Safari, lar­gement en pointe pour :
— l’intégration du HTML5,
— la navi­gation adaptée à l’interaction « tactile ».

Des sites Web bien fichus ou des applications de contenu à la noix ?

La plupart des « appli­ca­tions » vendues sur l’AppStore peuvent être réa­lisées direc­tement sous forme de « web apps » livrées sous forme de site Web. Les jeux sont sans doute la prin­cipale exception, mais à l’inverse les « appli­ca­tions de contenu » telles que celles des journaux, des maga­zines et des éditeurs de livre peuvent d’ors et déjà être réa­lisées entiè­rement sous forme de sites Web.

En par­ti­culier :
— les effets d’animation gra­phique et la navi­gation rigolote peuvent par­fai­tement être réa­lisés en HTML/​CSS/​Javascript, y compris les effets d’animation 3D ; ces effets sont même accé­lérés au niveau matériel et le javas­cript a cessé d’être « un truc qui rame » (au contraire),
— le télé­char­gement d’un « numéro » complet et la consul­tation hors-​​ligne peuvent tout à fait être réa­lisés, dans le cadre même du site Web, avec le cache local avancé (fichier « Manifest ») et la base de données du côté client.

En pra­tique, ça don­nerait : je viens sur le site Web du Sca­rabée avec ma tablette, je l’installe en bookmark sur mon écran d’accueil et je peux alors le consulter inté­gra­lement dans le métro, sans connexion active. Si j’ai une connexion active, de manière trans­pa­rente ou sur demande, je récupère les mises à jour que je pourrai consulter plus tard (avec le confort d’une « appli­cation » ou d’un site Web que je serais en train de visiter). Je peux même me débar­rasser du bandeau de navi­gation de Safari pour faire encore plus « appli­cation en plein écran ». Si je veux faire des grandes ani­ma­tions spec­ta­cu­laires, ça n’est pas plus com­pliqué que ça, avec les styles et les tran­si­tions CSS de Safari. Avec ce que j’ai déjà intégré dans SPIP, je peux vous faire une version adaptée du site déjà existant (pas besoin de refaire tout un système, c’est le même contenu déjà mis en ligne sur le site Web qui est, sim­plement, « emballé » autrement), une gestion de la typo­graphie über-​​puissante (césures, veuves et orphe­lines, etc.), un habillage spec­ta­cu­laire des images, et je pense qu’un mul­ti­co­lonnage efficace et intel­ligent n’est plus hors de portée.

(Acces­soi­rement, si je livre un flux RSS bien construit et complet, n’importe quel bon lecteur de flux RSS fera grosso modo la même chose, sans que j’ai à faire le moindre déve­lop­pement. Et l’usager pourra agréger lui-​​même plu­sieurs sources d’informations qu’il trouve per­ti­nentes. Lecteur de flux RSS qui pourra lui-​​même être une web app.)

Mon « site Web » offre alors, pour l’usager d’une tablette, exac­tement les mêmes avan­tages et carac­té­ris­tiques que si j’avais déve­loppé une « appli­cation de contenu » ; à cela près que je ne paie pas un pres­ta­taire hors de prix pour « publier » chaque numéro (je me contente de mettre à jour mon site Web comme d’habitude), que même sur tablette mon site s’insère dans les usages de recom­man­dation entre usagers, que je ne change pas de CMS (libre et gratuit) et que le confort et l’accessibilité sont assurés nati­vement par le système d’exploitation de la tablette (si j’ai res­pecté les normes du Web).

Le temps que Firefox soit dis­po­nible sur des tablettes (donc concur­rentes de l’iPad), il per­mettra également tout cela (à mon avis, il lui manque actuel­lement la base de données côté uti­li­sateur). Quant à Android, puisqu’il utilise le même moteur qu’Apple (Webkit), il est déjà au même niveau. En revanche, les tablettes qui tour­ne­raient sous Windows avec Microsoft Internet Explorer pren­draient énor­mément de retard de ce côté.

Dès à présent, il n’y a rigou­reu­sement rien, dans les dif­fé­rentes démons­tra­tions d’« applications » que nous ont montré les éditeurs de quo­ti­diens et des maga­zines, qu’on ne puisse réa­liser sous forme de site Web. Même, j’insiste, la consul­tation hors connexion.

Le Web va à nouveau tuer les contenus fermés

Le seul intérêt pour les pro­duc­teurs de contenu à pri­vi­légier, comme ils le font actuel­lement, les « appli­ca­tions » au détriment de sites exploitant les der­nières pos­si­bi­lités des formats ouverts du Web, c’est la pos­si­bilité de fermer leur contenu et d’espérer pro­fiter du micro-​​paiement.

Ça pourrait fonc­tionner un moment, mais uni­quement le temps que les usages du Web se bana­lisent sur les tablettes. (Hormis les jeux, je pense que la connexion hyper-​​mobile au Web est le véri­table intérêt des tablettes.)

Narvic a déjà par­fai­tement exposé pourquoi l’orientation des sites de presse vers les appli­ca­tions fermées est une nou­velle erreur his­to­rique, ou un aveu d’échec d’un secteur qui accepte de n’être rien de plus qu’un marché de niche. (Si vous ne l’avez pas encore fait, lisez son article.)

Steven B. Johnson voit l’iPad comme un « ennemi du mot », jus­tement à cause de la fer­meture de ces appli­ca­tions de contenu.

Et ceux qui s’indignent de la « censure » et du « monopole » que subi­raient les pro­duc­teurs d’applications de contenu sur l’AppStore, fina­lement, font un constat similaire.

L’erreur, à mon avis, est de s’arrêter aux « appli­ca­tions » en faisant l’impasse sur la véri­table force de ces tablettes : la connexion à l’internet et l’intégration poussée des « web apps » basées sur les stan­dards ouverts.

Mais le pro­blème ne vient pas de la « censure » d’Apple. C’est le mou­vement naturel du Web et des contenus ouverts (que l’on peut copier, par­tager, recom­mander, sélec­tionner, twitter, face­booker…) qui aura, à nouveau, la peau de ces appli­ca­tions.

  • Alors que l’Internet n’avait aucun moyen de réa­liser des micro-​​paiements, il a balayé tota­lement le Minitel. Alors que les pro­duc­teurs de contenus et de ser­vices dis­po­saient d’une solution au modèle écono­mique connu et viable, ils sont tous passés sur le Web (sans modèle écono­mique, sans revenu direct).
  • Alors que le Web n’était pas si vaste qu’aujourd’hui, et ses contenus peu pro­fes­sion­na­lisés, il a balayé les ser­vices « pro­fes­sionnels » tels que Com­pu­serve.
  • Alors que le Web était gra­phi­quement indigent et qu’y trouver l’info n’était pas facile, il a balayé les ser­vices gra­phiques et simples d’accès tels qu’AOL (je ne me sou­viens même pas du nom du village gra­phique proposé par Apple à l’époque).
  • Alors que le Web offrait une inter­ac­tivité limitée et des gra­phismes hideux, il a tota­lement tué les cédéroms. Les cédéroms sont vraiment ce à quoi on pourrait com­parer ces « appli­ca­tions » : ça n’a jamais réel­lement fonc­tionné, on en achetait un ou deux « pour voir » et pour jus­tifier l’achat du lecteur tout nouveau qu’on venait de s’offrir, et rapi­dement on ne char­geait même plus ceux qui étaient filés gra­tui­tement avec les maga­zines. Mais ça a duré long­temps côté pro­duc­teurs, puisqu’il y avait l’espoir d’un modèle écono­mique (le truc est vendu à l’unité, contrai­rement au site Web).
  • XPress, puis Indesign d’Adobe, ont de longue date tenté de faire croire qu’avec leurs solu­tions de PAO, on pourrait fabriquer le « journal papier » et, d’un clic, un chouette autre format super-​​kikou et inter­actif. Mais non, per­sonne n’a jamais sérieu­sement fait un site Web comme ça.

Aujourd’hui, Safari sur iPad, Chrome sur Android, Firefox sur les pro­chaines tablettes, per­mettent tous de faire ce que pro­mettent les « appli­ca­tions de contenu » (journaux, maga­zines, livres) :
— inter­ac­tivité puis­sante, gra­phismes élaborés,
— consul­tation hors ligne.

Alors évidemment, le Web ouvert va à nouveau tuer cette ten­tative de nous vendre des contenus fermés qui n’ont même pas l’avantage de pro­poser quelque chose de « mieux » tech­ni­quement. Aujourd’hui, on parle de près d’un million d’iPad en cir­cu­lation, et de 3200 abon­ne­ments à l’application du Wall Street Journal. Aucune des « appli­ca­tions » des grands médias n’est dans les « top charts » des télé­char­ge­ments (vraiment aucune, l’application Time arrive en 80e position ; en revanche, avant, des appli­ca­tions consa­crées à l’information ouverte, lecture de flux RSS et autres, il y en a plu­sieurs). Et cela malgré l’attrait de la nou­veauté, le buzz média­tique et l’absence de sites exploitant réel­lement les nou­velles pos­si­bi­lités du Web qui pour­raient faire briller votre tablette. Est-​​ce que le Web n’aurait pas déjà tué ces cochon­neries aux contenus fermés, sans même faire l’effort de s’adapter à ses propres nou­velles possibilités ?

Sauver des marques qui sont déjà mortes

Une des pré­oc­cu­pa­tions des pro­duc­teurs de presse est, actuel­lement, de sau­ve­garder leur « marque ».

Eric Fot­torino, du Monde, prétend :

« le journal de réfé­rence doit devenir une marque de réfé­rence et, de pré­fé­rence, qui suscite l’attractivité. […] Pour la pre­mière fois de son his­toire, Le Monde se pré­sente comme une marque globale. »

Mais ces « marques » sont mortes !

Avec le papier, oui, on achetait son quo­tidien et, arrivé à la machine à café pour la pause ex-​​cigarette en fin de mâtinée, on pouvait dire « J’ai lu dans le Monde que… ». Choisir son quo­tidien, et sa marque, fixait sa propre image per­son­nelle : de droite, de gauche, imper­tinent, intel­lectuel, popu…

Mais main­tenant, on passe par des agré­ga­teurs (Rezo​.net, Google News…), par les recom­man­da­tions de gré à gré (les amis sur Facebook réfé­rencent les trucs qui buzzent, les gens que vous suivez sur Twitter réfé­rencent les sujets qui vous inté­ressent…), par une recherche sur un moteur de recherche. On ne lit plus « le journal » ; même ceux qui lisent régu­liè­rement la presse en ligne lisent un article de celui-​​ci, une page de celui-​​là, puis un billet de tel blog. Arrivé à la machine à café, on ne dit plus « J’ai lu dans le Canard enchaîné que… », mais « J’ai lu sur Internet que… ».

Les attaques du bar­bichu de Libé­ration contre Google News (réclamant une nou­velle taxe et oubliant que la presse vit déjà lar­gement de géné­reuses subventions) ne me semblent pas viser un « concurrent », mais plus fon­da­men­ta­lement l’agrégateur qui détruit sa marque. Avec l’agrégateur, vous ne passez plus par la page d’accueil d’un quo­tidien iden­tifié avant d’en lire plu­sieurs articles ; vous lisez l’article qui vous inté­resse puis vous allez ailleurs.

Les « appli­ca­tions » sur tablette repré­sentent lar­gement, pour des médias qui se rêvent en « marque globale », le dernier moyen de rétablir le rapport du lecteur à leur marque (« je l’ai lu dans l’application du Monde »).

Mais ces marques sont déjà mortes, les outils de recom­man­dation de gré à gré entre usagers ont achevé un mou­vement que les journaux ont eux-​​même initié (pro­duction low-​​cost de contenus inter­chan­geables, expansion capi­ta­lis­tique en « groupes média » à l’identité diluée, accep­tation de l’imposition de l’actualité par la télé­vision et la radio…). Dans quelques rares pays, les Unes des journaux parlent d’événements dif­fé­rents le même jour selon leur orien­tation poli­tique (au Liban par exemple) ; en France, tous les quo­ti­diens couvrent en Une exac­tement les trois mêmes sujets, qui sont ceux du journal télévisé du soir (forgés lar­gement par l’actualité du diver­tis­sement ou le calen­drier du gouvernement).

Apple devrait définitivement bloquer ces applications de « contenu »

De fait, Apple devrait rétablir la situation et, purement et sim­plement, interdire toutes ces appli­ca­tions qui pré­tendent vendre du contenu fermé.

— Pour les pro­duc­teurs de contenu, ce serait par­ti­cu­liè­rement béné­fique. Au lieu de suivre les conseils des pres­ta­taires et d’investir dans des déve­lop­pe­ments morts-​​nés (parce que ça coûte, ces conneries !) et de se couper de leurs der­niers lec­teurs, ils se consa­cre­raient à des déve­lop­pe­ments dans un Web ouvert qui main­tien­drait leur pré­sence dans les sys­tèmes de réfé­ren­cement de gré à gré par les usagers (seul moyen de conserver leurs der­niers lec­teurs). Au lieu de se dis­perser dans des tech­no­logies « multi-​​formats » sans avenir et hors de prix (la présentation-​​slash-​​publicité de Wired avec Adobe est spec­ta­cu­laire quant à la lourdeur du truc pour réa­liser un produit sans intérêt – ouah, je peux interagir avec la page de pub !), exploiter au mieux ce qui fonc­tionne déjà en matière de CMS et de tech­no­logies ouvertes du Web.

— Le pro­blème de la « censure » serait illico résolu. Libé­ration, le Monde et le Figaro ne seraient pas plus soumis à la censure d’Apple que le premier site porno venu.

— Le déve­lop­pement sur la base de stan­dards ouverts, que l’on retrouvera sur Safari, Chrome et Firefox (et MSIE dans vingt ans), per­mettra de mutua­liser beaucoup plus les déve­lop­pe­ments. (Puisque qu’Apple adopte le principe de Microsoft : le prin­cipal acteur du marché force les autres à déve­lopper pour sa pla­te­forme en inter­disant les pos­si­bi­lités de simple « portage » – ce qu’il ne fait pas, en revanche, pour les tech­no­logies du Web.)

— Pour Apple, ce serait le moyen de réel­lement pro­mouvoir ce qui fait tout l’intérêt de la tablette, un Web hyper-​​mobile très puissant. L’utilité des tablettes (qui sont moins mobiles qu’un télé­phone por­table, et moins multi-​​fonction que les ordi­na­teurs) est encore dis­cutée. Passés les pre­miers jours, ceux qui l’ont semblent ne pas trouver une grande utilité pour l’instant aux dif­fé­rentes appli­ca­tions. En revanche, consulter confor­ta­blement le Web sur un tel support ne se dément pas. C’est donc cet usage qu’il faut pro­mouvoir pour « trouver une utilité » aux tablettes (qui compris via des « web appli­ca­tions » à usage pro­fes­sionnel), et c’est jus­tement là qu’Apple a une avance cer­taine sur tous ses concurrents.

— Je pense d’ailleurs que, pour Apple, malgré les effets de com­mu­ni­cation, ces « appli­ca­tions de contenu » ne sont pas une piste stra­té­gique. Avant le lan­cement officiel de la tablette, en entendant toutes ces his­toires de « sauver la presse avec l’iPad », je m’attendais à une sorte de « kiosque numé­rique » géré par Apple, qui ven­drait exclu­si­vement des abon­ne­ments et des consul­ta­tions au numéro, sur les­quels les éditeurs de journaux vien­draient se greffer, un peu à la manière du « bookstore ». Un peu comme Zinio, mais en beaucoup mieux (et en HTML). Rien de tel. Il y a un AppStore pour vendre des appli­ca­tions, un BookStore pour vendre des livres, mais rien d’adapté aux contenus de presse (on voit d’ailleurs que les « appli­ca­tions de contenu » sont obligées de fabriquer à nouveau leur propre interface pour com­mander et régler des numéros ou des abonnements).

Il y a un décalage marqué entre la com­mu­ni­cation presque tout entière consacrée aux « appli­ca­tions de presse » (et aux jeux, qui eux auront un « game center » pro­chai­nement) et l’absence totale d’outil pour faci­liter l’abonnement et le micro-​​paiement pour les contenus de presse, ce qui indi­querait que, pour Apple, ce marché n’a pas d’intérêt fondamental.

En dehors de l’intérêt, pour l’heure, de faire assurer sa publicité de lan­cement par les médias qui espèrent dans le même temps par­ti­ciper à la « ruée vers l’or » des « appli­ca­tions » sur l’AppStore.

Sur la page de l’application « Time magazine », vendue cinq dollars l’unité sur l’AppStore (l’abonnement de la version papier coûte 20 dollars pour 56 numéros !), un par­ti­cipant a sobrement com­menté : « You’re so dead ».

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