Le Scarabée
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Au secours, mon fils entreprenaute est en train de se noyer !

par ARNO*
mise en ligne : 8 mai 2000
 

Mani­puler des concepts écono­miques, ça en jette. Mani­puler des concepts écono­miques nova­teurs, c’est encore mieux. Mani­puler des concepts écono­miques idiots, c’est de la nou­velle économie.

« Et, ayant donné l’ordre aux foules de s’installer sur l’herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons et, levant son regard vers le ciel, il pro­nonça la béné­diction ; puis, rompant les pains, il les donna aux dis­ciples, et les dis­ciples aux foules. Ils man­gèrent tous et furent ras­sasiés ; et l’on emporta ce qui restait des mor­ceaux : douze paniers pleins ! Or ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. »
Mat­thieu 14, 19-​​20

« L’"économie de l’immatériel" n’est limitée par aucune contrainte de rareté : le savoir est la seule res­source qui ne s’épuise pas à travers la consom­mation, mais qui au contraire s’enrichit au travers elle. »
Lucas Delattre, Le Monde, 6 mai 2000

Quand j’évoquais, dans mon pré­cédent édito, les concepts nuls pro­posés par les fon­da­teurs des start-​​up, j’entendais non seulement leurs « pro­duits », mais surtout les concepts écono­miques mis en avant. Je laisse aux copains le soin de démonter les dif­fé­rents « pro­duits » des start-​​up (ils ont déjà com­mencé, l’ami Lazuly ayant à plu­sieurs reprises entrepris de démontrer la nullité des achats groupés en ligne). Je vou­drais m’intéresser ici aux concepts économiques.

C’est là, à mon avis, que se trouve l’essentiel de leur pro­pa­gande. Annoncer le lan­cement de tel ou tel petit com­merce on-​​line, pour un jour­na­liste, ça ne doit pas être bien pas­sionnant (aucun journal n’annonce l’ouverture d’un nouveau fleu­riste à côté de chez moi, mais tous consacrent un entre­filet flatteur à chaque fois que cela se déroule sur l’internet) ; mais si ce petit com­merce prétend révo­lu­tionner l’économie moderne (c’est-à-dire inventer la nou­velle économie), ça a tout de même plus de gueule.

Suite à notre pre­mière série d’articles, beaucoup de réac­tions admet­taient nos cri­tiques, mais les uti­li­saient pour expliquer que, jus­tement, il y avait les bonnes entre­prises de la nouvelle-​​économie et les mau­vaises (et que nous avions permis de dénoncer les mau­vaises). Pour définir les bonnes, chacun y allait de son concept écono­mique : le win-​​win, le potentiel, la prime au premier arrivé, le fond de com­merce, les fon­da­mentaux fon­da­men­ta­lement sains, la des­truction créa­trice. Il y a cer­tai­nement des « bonnes » entre­prises dans l’économie actuelle, il y a cer­tai­nement un phé­nomène de déve­lop­pement écono­mique lié aux nou­velles tech­no­logies, mais par pitié qu’on arrête de nous bas­siner avec ces notions imbé­ciles pour nous faire bouffer de la start-​​up indigente.

D’autant que cer­taines de ces notions m’amènent à m’inquiéter, par ce qu’elles impliquent, sur la survie du Web amateur, indé­pendant, non mar­chand et citoyen.

Le win-​​win

Au rayon concept écono­mique idiot, le plus innocent est sans doute le win-​​win. Ce serait révo­lu­tion­naire et, si l’on en croit les thu­ri­fé­raires de la nou­velle économie, c’est la raison pour laquelle il faut accepter cette nou­velle dérive libérale sans broncher : parce que la nou­velle économie, c’est « je gagne, tu gagnes ». Dans chaque reportage dans le Silicon Sentier, on a droit à un de ces jeunes ahuris, fier d’annoncer qu’il fait du win-​​win, et que donc c’est nouveau donc c’est bien (« Aujourd’hui, Cybergold annonce 1,2 million de par­ti­ci­pants à son win win exchange (échange où tout le monde gagne) », Nicole Penicaut, « Quand l’internaute vend son âme aux publi­ci­taires », Libé­ration, 28 janvier 1999). Et puis ça semble donner un poil de cré­di­bilité écono­mique à l’andouille qui l’annonce : le jargon écono­mique, s’il est en fran­glais, ça en jette…

Seulement voilà, ça n’est pas nouveau, ça n’est pas révo­lu­tion­naire : le win-​​win est (au jargon près) le fon­dement même, depuis deux siècles, de l’économie. C’est jus­tement parce que l’échange mar­chand y est pré­senté comme la meilleure façon de réa­liser deux égoïsmes en même temps que l’économie a pris autant d’importance dans nos sociétés. Les pre­mières théo­ri­sa­tions de l’échange mar­chand sont basées sur cette idée : c’est l’échange dans lequel, par la libre fixation d’un prix, chacun est « gagnant ». L’essor de la « science » écono­mique s’est ainsi construit contre les autres modèles où l’échange ne profite qu’à l’un des pro­ta­go­nistes : l’Ancien régime et la guerre.

« Deux pays qui com­mercent ne se font pas la guerre », dit-​​on (et c’est là-​​dessus que s’est construite l’intégration euro­péenne de l’après-guerre), jus­tement parce que l’échange mar­chand permet à chacun de réa­liser, lors du même échange, ses égoïsmes particuliers.

Bref, le si novateur win-​​win, ça n’est rien d’autre que le fon­dement même de l’économie capi­ta­liste. A moins de consi­dérer qu’auparavant, « le capi­ta­lisme, c’était le vol » (je doute que nos jeunes andouilles soient à ce point révo­lu­tion­naires), cet aspect de la nou­velle économie est donc une vieille lune.

Une vieille lune sans doute, mais pour­suivons : quelle est l’utilité du win-​​win ? Z’allez voir, on com­prend rapidement…

Splendide citation dans Libé­ration (« Le mirage anglais », 11 octobre 1999, Marie-​​Joelle Gros) : « Et le patron de Frenger d’avancer cette expli­cation : "Dans ce genre d’affaires, les Anglais sont dans le win-​​win (gagnant-​​gagnant), les Français dans le win-​​loose (gagnant-​​perdant). Ils jouent le bras de fer et cherchent à humilier celui qui est en face, ce qui n’est pas du tout dans les manières de faire des Bri­tan­niques.". » La mau­vaise men­talité fran­çaise, c’est mieux chez les Anglais… vous pigez le truc ? Ben oui : le bon vieux dis­cours néo­li­béral à trois cen­times, emballé dans un nouveau concept.

Mais il y a mieux : concrè­tement le « par­te­nariat win-​​win » ne se contente pas d’être un échange mar­chand « gagnant-​​gagnant », puisque ça ne veut rien dire (même en France, je n’ai jamais vu un com­mercial démarcher un client en lui annonçant : « nous allons faire des affaires ensemble, mais l’un d’entre nous va se faire niquer par l’autre »). Sur l’internet, il s’agit d’un échange de ser­vices gra­tuits : tu me rends service, en retour je te rends un service équi­valent (tu me donnes une liste de fichiers nomi­natifs, en échange je dis­tribue tes pro­duits). En France, tout service (notamment l’affichage de ban­deaux publi­ci­taires) est considéré comme un échange mar­chand : ainsi il est soumis à la TVA. Lorsque deux journaux veulent pra­tiquer un échange de bon pro­cédés et se faire de la publicité l’un pour l’autre (ce qui ne leur coûte rien), ils doivent tout de même définir le prix de cet échange et payer la TVA cor­res­pon­dante. La logique du win-​​win, sur l’internet, est donc toute simple : pré­tendre effectuer, entre deux entre­prises, un échange de ser­vices non-​​marchands, et contourner la loi Sapin du 29 janvier 1993. Le win-​​win, ainsi, consiste tout sim­plement à arnaquer l’Etat. J’ai beau chercher, mais contourner la fis­calité, ça n’est pas un concept très novateur.

La des­truction créa­trice, la prime au premier arrivé et la démo­cratie du client

Voici trois concepts géné­ra­lement pré­sentés sépa­rément, car ils ne semblent pas direc­tement liés. Cependant il est inté­ressant de voir que, res­sassés à lon­gueur d’articles, ils sont contradictoires.

Pour jus­tifier les inves­tis­se­ments énormes dans des entre­prises défi­ci­taires (et annonçant des déficits pour encore long­temps), on nous sort géné­ra­lement l’argument de la prime au premier arrivé (First Mover Advantage). Il s’agirait de « prendre position » dans un créneau du com­merce en ligne, avec l’idée que cette « inno­vation » (qui tient géné­ra­lement plus du mar­keting que de l’innovation tech­no­lo­gique, mais passons…) tendra à l’établissement, à moyen ou long terme, d’un monopole sur ce créneau. Le marché (le besoin ou, plus écono­mi­quement, l’utilité) n’existe pas encore, mais lorsqu’ils le sera, le premier arrivé restera le seul. Déjà, on peut s’étonner d’une telle croyance : l’internet connaît un « nouveau marché » tous les ans, une « killer-​​app » (une appli­cation révo­lu­tion­naire) tous les six mois et le nombre de nou­veaux inter­nautes est tel que la fidé­li­sation ponc­tuelle est un non-​​sens (par exemple, il y a quelques années, le réflexe de chaque inter­naute ciné­phile était la consul­tation de l’Internet Movie DataBase ; main­tenant les nou­veaux n’en ont jamais entendu parler) ; il est clair qu’une noto­riété acquise aujourd’hui n’aboutira pas à un monopole demain.

Le déve­lop­pement actuel par capital-​​risque (inves­tis­se­ments massifs et « risqués » dans des tech­no­logies inno­vantes) repose sur la théorie de la des­truction créa­trice ; c’est elle, d’ailleurs, qui jus­ti­fierait la prime au premier arrivé (tout jour­na­liste qui veut se faire mousser au sujet de la nou­velle économie nous tartine un para­graphe sur la des­truction créa­trice : « Le capi­ta­lisme mani­feste sa puis­sance et son dyna­misme en remo­delant la planète comme jamais. On nomme cela "mon­dia­li­sation". Le voici lancé dans un for­mi­dable pro­cessus de des­truction créa­trice, où les révo­lu­tions tech­no­lo­giques rebattent les cartes des avan­tages com­pé­titifs. Besoins nou­veaux et économies d’échelle ali­mentent la machine à créer de la richesse. », Eric Dupin, « Gauche en mal d’anticapitalisme », Libé­ration, 11 janvier 2000). C’est Joseph Schum­peter qui, en 1942, définit ce concept (quand on vous disait que la nou­velle économie, c’est nouveau…) : le moteur de la crois­sance ne serait pas la recherche de l’accumulation de richesses dans les entre­prises, mais la recherche de l’innovation. Il s’agit, pour les entre­prises, de s’extraire de la concur­rence et de devenir un monopole de fait, grâce à cette inno­vation tech­nique. D’où l’accélération actuelle du finan­cement par le capital-​​risque (une course à l’innovation) qui per­met­trait aux entre­prises de détenir un monopole (la prime au premier arrivé découle de cela). Mais Schum­peter lui-​​même explique que ce monopole n’a qu’un temps (celui, jus­tement, que les inno­va­tions soient adoptées par les entre­prises concur­rentes, ou que celles-​​ci les dépassent car­rément). Contra­diction donc avec la prime au premier arrivé : attendre d’une entre­prise inno­vante une ren­ta­bilité à moyen terme (5 ans) sur un secteur où les inno­va­tions se suc­cèdent aussi rapi­dement, ça ne tient pas. On peut nuancer : du point de vue de chaque start-​​up, cette course à l’innovation sans retour sur inves­tis­sement immédiat est sui­ci­daire ; mais d’un point de vue macroé­co­no­mique, il est pro­bable que cette course profite à la crois­sance - comment, pourquoi, et pour quelles entre­prises, c’est sans doute l’enjeu de la concur­rence entre nou­velle économie, qui innove, et ancienne économie, qui en tire les béné­fices (ceci est important : on peut ainsi admettre qu’il existe un phé­nomène actuel de fort déve­lop­pement innovant et d’amélioration de la pro­duc­tivité grâce à la mise en réseau, mais douter que cette « nou­velle économie » se trouve là où on nous la désigne - plus géné­ra­lement, il s’agit là d’une théorie de la crois­sance endogène, c’est-à-dire qu’elle ne considère pas le progrès tech­nique comme une exter­nalité, mais qu’elle la situe comme élément intégré à l’économie, et non dans une « nou­velle économie » qui en serait séparée). En tout cas, si la théorie de la des­truction créa­trice jus­tifie l’existence des start-​​up et du capital-​​risque, elle condamne du même coup leur via­bilité écono­mique : au moment même de leur entrée en bourse, leurs concepts inno­vants sont périmés et, après cinq ans d’activité, elles passent aux oubliettes avant d’atteindre la rentabilité.

Il y a ensuite le concept ébou­riffant de démo­cratie du consom­mateur. On peut déjà lui opposer un jugement de valeur ferme (et lar­gement déve­loppé par ailleurs) : chacun est à la fois, dans nos sociétés, consom­mateur et pro­ducteur ; la tyrannie du consommateur-​​roi sert donc avant tout à contraindre le pro­ducteur : le consom­mateur réclame des prix plus bas, de meilleurs ser­vices, etc. et le pro­ducteur qu’il est en même temps doit se plier à ses demandes, donc accepter plus de flexi­bilité et de réduc­tions de salaire. Je m’étonne d’ailleurs que les petits libéraux qui vantent cette « démo­cratie » opposent ainsi le consom­mateur et l’entreprise. Surtout, il y a là un men­songe évident : comment pré­tendre à une liberté de choix de consom­mation alors que tout le système repose sur la des­truction créa­trice, c’est-à-dire sur la recherche per­ma­nente de la situation de monopole par le moyen de l’innovation ? Si réel­lement le monopole du premier arrivé était réalisé, il n’y aurait plus de pos­si­bilité de choix, donc de démo­cratie du consom­mateur. On retrouve là le contresens clas­sique du libé­ra­lisme : pré­tendre à la pureté et à la per­fection du marché, alors que celui-​​ci est lar­gement contrôlé par des entre­prises mul­ti­na­tio­nales en situation de monopole.

Allez, une der­nière citation pour la route (la des­truction créa­trice, à toutes les sauces…). L’ami Claude Imbert caquète dans Le Point (24 mars 2000) : « C’est, là, tourner le dos au mou­vement de la planète, où les marchés jouissent d’une liberté nou­velle. C’est défier l’empire croissant du com­merce des ser­vices, qui accélère une "des­truction créa­trice" des emplois où la création l’emporte sur la des­truction. ». Côôt côôt…

Le potentiel

Comment reconnaît-​​on une bonne start-​​up d’une mau­vaise ? Facile : la pre­mière a un réel potentiel, pas la seconde. Hop, finie la cri­tique : « peut-​​être que ça ne rap­porte rien, mais regarde un peu le potentiel », pouvait-​​on lire sur un forum boursier lors de l’introduction de Multimania.

En réalité, la notion de potentiel est tel­lement vague qu’elle ressort plus de l’incantation que d’une éven­tuelle réalité écono­mique : son sens change au gré du vent. Parfois on l’utilise pour désigner l’un ou l’autre des concepts déve­loppés ici (la prime au premier arrivé, l’effet de seuil), en gros un hypo­thé­tique effet de seuil, un monopole de situation à venir. Per­sonne pourtant n’escompte de béné­fices avant plu­sieurs années : le potentiel est donc une idée purement bour­sière, au sens spé­cu­latif. Le potentiel n’est pas l’espoir de divi­dendes, mais d’une hausse ful­gu­rante du cours des actions. Carac­té­ris­tique de ce « potentiel » de la nou­velle économie : le bour­si­coteur n’attend pas des divi­dendes, il attend que le cours monte. Toute l’activité est donc détachée de l’activité réelle (qui per­met­trait de verser des divi­dendes), elle est réduite à la gestion du capital de l’entreprise (la valeur des actions qui s’échangent).

Pourquoi acheter des actions : parce qu’elles vont monter. Pourquoi vont-​​elles monter : parce qu’on va en acheter. Que ce rai­son­nement soit tenu par les bour­si­co­teurs eux-​​mêmes est déjà limite, il est encore plus étonnant de le voir proposé comme unique argument par les entre­prises cotée. Dans son com­mu­niqué annonçant son intro­duction en bourse, T-​​Online explique pourquoi il faut acheter ses actions : « Selon un sondage dimap réalisé auprès de 1 100 per­sonnes et paru samedi, 59% des Alle­mands sont convaincus du succès de l’action T-​​Online, et ils sont 77% dans la tranche des 18-​​29 ans. » Autrement dit : « nos actions vont monter parce que tout le monde pense qu’elles vont monter ». M’oui, mais de là à appeler ça un concept novateur…

La prochaine fois, on pourra faire appel à l’astrologie et à la numérologie.

Le prix du client

Ayant à peu près aban­donné l’idée de réa­liser des béné­fices par leur activité propre (dif­fuser de l’information en ligne, vendre des pro­duits…), les entre­prises de la nou­velle économie ont cherché d’autres argu­ments pour jus­tifier leurs valo­ri­sa­tions boursières.

L’année der­nière, elles attri­buaient une valeur aux infor­ma­tions qu’elles déte­naient sur chacun de leurs clients ou uti­li­sa­teurs. Je connais pré­ci­sément mes clients, aussi je peux pro­poser aux annon­ceurs des cam­pagnes publi­ci­taires extrê­mement ciblées et effi­caces. On voit le glis­sement : la valo­ri­sation ne repose plus qu’indirectement sur l’activité, mais sur les fichiers nomi­natifs induits par l’activité. Résultat : des valo­ri­sa­tions de quelques mil­liers de francs par client fiché. Pro­blème : le coût de dif­fusion des publi­cités est tel­lement faible sur l’internet, qu’il n’est pas for­cément inté­ressant de s’acheter des fichiers de dif­fusion extrê­mement ciblés et donc extrê­mement chers ; en matra­quant sa pub un peu au pif, certes le taux de retour (le pour­centage de pros­pects qui répondent) est faible, mais ça n’est pas très grave : le prix de dif­fusion étant déri­soire, ce qui compte n’est pas le taux de réponses, mais leur nombre dans l’absolu. Pas de quoi, donc, acheter des listes de pros­pects hors de prix : la source de revenus des entre­prises détenant de tels fichiers dis­paraît. Par ailleurs, on voit bien le pro­blème démo­cra­tique que pose cette valo­ri­sation sys­té­ma­ti­quement basée sur la pré­cision de fichiers nomi­natifs et la menace qui pèse sur la vie privée.

Puisque cette façon de valo­riser une start-​​up ne tient plus la route, on utilise désormais un nouveau concept : le prix d’entrée. La valeur n’est plus la fiche du client, mais ce qu’il en coûte pour attirer ce client. Les entre­prises cal­culent en effet pré­ci­sément ce qu’il leur en coûte en pro­mo­tions, en publi­cités, en par­te­na­riats, pour attirer un client : dis­tri­bution de cédéroms gra­tuits, abon­ne­ments gra­tuits pour une cer­taine durée, etc. tout cela peut être chiffré. Pour qu’un client vienne uti­liser les ser­vices d’une entre­prise plutôt que ceux d’une autre, cette entre­prise doit effectuer un certain inves­tis­sement que l’on nomme le prix d’entrée. D’où la valo­ri­sation (cor­res­pondant peu ou prou à ce prix) : il vaut mieux investir (jusqu’à la valeur du prix d’entrée) dans une entre­prise ayant déjà attiré ses clients que de monter une autre activité pour laquelle il faudra effectuer le même inves­tis­sement. Si l’entreprise à dépensé 25000 francs pour attirer chacun de ses clients, la valo­ri­sation se calcule très sim­plement : 25000 francs mul­tiplié par le nombre de clients (ce qu’il fau­drait débourser pour atteindre le même nombre de clients en montant une autre boîte). Ce qui nous fait, rapi­dement, des valo­ri­sa­tions abso­lument déli­rantes (cette fois-​​ci la valo­ri­sation monte à plu­sieurs dizaines de mil­liers de francs par tête de pipe).

Mais il y a là encore plu­sieurs écueils. Le premier est que l’on revient à l’idée qu’in fine, l’entreprise tirera des béné­fices de sa véri­table activité (et que ses « clients » y géné­reront des béné­fices supé­rieurs au prix d’entrée) ; je me répète, mais rien n’est moins sûr. C’est, surtout, négliger le pendant du prix d’entrée : le coût de sortie (swit­ching cost) ; le coût de sortie est la somme (géné­ra­lement du temps passé) dépensé par le client pour « quitter » sont four­nisseur de service. Or l’une des carac­té­ris­tiques de l’internet est que ce coût est très faible. Si changer de banque, par exemple, coûte très cher à un client (il faut remplir des papiers, se déplacer, trans­férer des comptes, annuler et modifier des pré­lè­ve­ments auto­ma­tiques, etc.), changer de four­nisseur de service sur le réseau est très facile. Du jour au len­demain, je peux décider de passer du service d’information finan­cières de Yahoo à celui de Bour­sorama (où n’importe quel autre de leurs concur­rents), cela ne me coûte rien. « L’homme de mar­keting à la pointe de la mode parle de "churn". Le puriste fran­co­phone d’"attrition". Tous évoquent le même phé­nomène : la pro­pension gran­dis­sante des clients à résilier leurs abon­ne­ments et contrats de toute nature, pour passer à la concur­rence et béné­ficier de la der­nière pro­motion en date. », Constance Legrand, « L’infidélité galo­pante, casse-​​tête des four­nis­seurs de ser­vices », Les Echos, 4 janvier 2000.

Ici les inves­tis­seurs tablent sur l’inculture et l’incompétence des inter­nautes, pensant qu’ils ont ce com­por­tement mou­tonnier dicté par la publicité, qu’ils ne savent pas trouver un service internet, ou recon­fi­gurer leur ordi­nateur ; rai­son­nement idiot, la carac­té­ris­tique de l’utilisateur du réseau étant jus­tement de faire de gros progrès très vite. D’où la mise en place de stra­tégies des­tinées à « ver­rouiller » le consom­mateur et à lui rendre le coût de sortie insup­por­table : adresse email gra­tuite, formule de désa­bon­nement com­pliquée… On en arrive même à payer le client pour qu’il reste sur le service. En tout cas, encore un pro­blème archi-​​connu : coûts d’entrée énormes contre coûts de sortie déri­soires, voilà typi­quement une situation sui­ci­daire pour une entre­prise. Sauf (voir plus loin) à fabriquer de la rareté et à orga­niser des mono­poles (en situation de monopole, on considère le coût de sortie comme infini).

L’effet de seuil et la multiplication des pains

Il y a quelques années, on jus­ti­fiait la nou­velle économie par un effet de seuil : l’investissement (capital-​​risque) dans le déve­lop­pement d’une inno­vation, la mise en ligne du service cor­res­pondant, le tout pour une somme déter­minée et, ensuite, une rente d’utilisation illi­mitée. On déve­lop­perait un service unique, et les visites se mul­ti­pliant, il n’y aurait plus dès lors que des ren­trées d’argent (et pra­ti­quement plus de dépenses). Enoncé ainsi, on revient à la théorie de la des­truction créa­trice, la recherche de l’innovation menant à un monopole et à l’obtention d’une rente de situation.

On fera là la même cri­tique que pré­cé­demment. On peut insister ; non seulement le renou­vel­lement tech­no­lo­gique est très rapide, surtout l’internet intègre deux autres données impor­tantes : les « concepts » (cette fois au sens du produit) ne sont pas pro­té­geables par des brevets (on ne protège pas une simple idée), aussi dès qu’une bonne idée émerge, elle est immé­dia­tement reprise et la concur­rence est immé­diate (inter­disant de fait la rente due au monopole) ; de plus les seules tech­no­logies qui réus­sissent à s’implanter sur le réseau sont tra­di­tion­nel­lement « ouvertes » (c’est-à-dire que leur fonc­tion­nement est connu et acces­sible à tous), empê­chant un peu plus le monopole tech­no­lo­gique. Soit une entre­prise bloque l’accès aux sources de sa propre tech­no­logie (pour en conserver le contrôle) et alors cette tech­no­logie est refusée par le marché ; soit elle ouvre sa tech­no­logie et alors se prive de sa rente de situation. L’effet de seuil, sur l’internet, est donc dou­blement un mythe : à cause du renou­vel­lement accéléré des tech­no­logies, ensuite par l’obligation d’y uti­liser des tech­no­logies ouvertes.

A moins de réussir à imposer comme standard une tech­no­logie fermée (stra­tégie Microsoft). Cela n’est pas encore arrivé sur le réseau (voir plus loin), mais c’est la prin­cipale menace qui pèse sur l’internet.

Face au bide de l’effet de seuil, la for­mu­lation à la mode aujourd’hui (il ne se passe pas un jour sans qu’un jour­na­liste ne s’ébahisse de ce concept à la manière d’une poule qui aurait découvert un clou) est dif­fé­rente mais dit à peu près la même chose : l’information, fon­dement de la nou­velle économie, serait le seul produit que l’on peut vendre sans s’en défaire. On peut vendre une infor­mation sans s’en départir, et sans en priver un autre consom­mateur. J’appelle ça : la mul­ti­pli­cation des pains. C’est ainsi, désormais, que l’on explique l’aspect novateur de la nou­velle économie.

Cela res­semble au pré­cédent effet de seuil : investir au départ pour déve­lopper la source d’information, ensuite ça roule ma poule, le compteur tourne à chaque visite… Inves­tis­sement de base, puis rente de situation.

Mais par sa for­mu­lation, ce nouveau « concept » en rap­pelle furieu­sement un autre, beaucoup plus ancien : celui de bien public. Un bien public se définit par sa non-​​rivalité et par sa non-​​exclusivité : la non-​​rivalité du bien signifie que son uti­li­sation n’empêche pas son uti­li­sation par quelqu’un d’autre (un « usager » du chant du coq est réveillé par celui-​​ci, sans empêcher le moins du monde qu’un autre « usager » profite de ce même chant) ; la non-​​exclusivité d’un bien signifie que per­sonne ne peut empêcher qui­conque de l’utiliser (mon voisin ne peut m’empêcher d’utiliser le chant de son coq pour me réveiller).

Le bien public, base de la nou­velle économie ? Déci­dément, on se noie dans les concepts innovants…

Et c’est là que je com­mence à m’inquiéter (jusque là, disons que je rigolais). Un bien public ne saurait être considéré indé­pen­damment de son rôle social, de son impor­tance démo­cra­tique, cultu­relle, dans le déve­lop­pement de chaque citoyen. En l’occurrence, on parle bien de « savoir », d’information, de communication.

Clas­si­quement, la gestion d’un bien public à l’utilité sociale reconnue se fait de deux manières.

La pre­mière est la régu­lation par l’Etat : la col­lec­tivité décide de ses besoins et l’Etat met en place soit un service public (lui appar­tenant) soit délègue la pro­duction et la gestion de ce bien commun au privé, en lui fixant un certain nombre de règles et de mis­sions. S’agissant ici de « savoir », on peut ima­giner le déve­lop­pement par l’Etat d’un certain nombre d’outils publics des­tinés à pro­mouvoir l’accès au réseau, à la connais­sance par tous les citoyens, la fixation de règles (mis­sions) aux entre­prises chargées de véhi­culer cette connais­sance, sans pour autant limiter le déve­lop­pement, par ailleurs, d’un internet purement mar­chand. Il est clair aujourd’hui que cette idée est aban­donnée par les poli­tiques : on vise le libé­ra­lisme le plus pur, et l’Etat sou­haite se limiter à la répression des délits.

La seconde manière de gérer un bien public est également très ancienne, il s’agit du cor­po­ra­tisme. Les « pro­fes­sions » chargées de biens publics s’entendent pour gérer la pro­duction de ces biens, réguler la concur­rence et assurer une cer­taine pré­ser­vation de l’utilité sociale. En matière d’information, le cor­po­ra­tisme était, il y a peu, le modèle dominant : statut de jour­na­liste encarté, syn­dicats puis­sants, etc. Deux limites à ce modèle : il est connu, tra­di­tion­nel­lement, comme blo­quant le progrès tech­nique et l’innovation (Colbert, au XVIIe siècle, s’opposa au cor­po­ra­tisme, qui blo­quait le déve­lop­pement des manu­fac­tures ; Turgot, à la fin du XVIIIe, mit fin au régime des cor­po­ra­tions pour des raisons simi­laires) - il y a fort à parier que le cor­po­ra­tisme de l’information ne résistera donc pas au rouleau com­presseur de l’innovation néo-​​libérale. Surtout l’internet permet l’accès à l’expression publique à tous les citoyens (c’est là que se situe la véri­table révo­lution de l’internet : pour la pre­mière fois, les citoyens peuvent accéder à l’expression publique, hors du cadre cor­po­ra­tiste des sociétés de presse) ; et les réflexes cor­po­ra­tistes n’ont pas manqué de faire jour (« l’internet qui est un danger public puisque ouvert à n’importe qui pour dire n’importe quoi », Fran­çoise Giroud, Nouvel obser­vateur, 25 novembre 1999 - ou encore le Canard enchaîné dénonçant les web­zines comme autant de « fan­zines de pro­pa­gande et/​ou de dés­in­for­mation » et regrettant que l’on n’y trouve qu’« une petite dou­zaine de jour­na­listes pro­fes­sionnels (encartés) », Dos­siers du Canard enchaîné, L@ folie internet, avril 2000). Bref, puisqu’il n’existe de cor­po­ra­tisme que si l’information reste une pro­fession, le cor­po­ra­tisme est inca­pable de gérer l’information fournie par les par­ti­cu­liers et les amateurs.

Exit le cor­po­ra­tisme, exit l’intervention de l’Etat, c’est la porte grande ouverte à la poli­tique libérale. Si je n’ai évoqué, plus haut, que « deux manières », c’est parce que la solution du seul marché ne reconnaît plus la notion d’utilité sociale, en tout cas pas dans le sens commun (l’économie s’est imposée comme science lorsqu’elle s’est éman­cipée de la phi­lo­sophie et de la morale, l’« utilité » étant alors réduite à la simple satis­faction d’un besoin au travers d’un acte marchand).

Donc la nou­velle économie repose sur la gestion libérale (via le seul marché) d’un bien commun (le savoir). Aïe…

Le concept, là encore, n’est pas bien nouveau : la libé­ra­li­sation (c’est-à-dire le passage au marché) d’un bien public étant archi-​​connue. En par­ti­culier, laisser au seul marché la gestion d’un bien public est « sous-​​optimale » (pas optimale, quoi…) et induit d’immenses gâchis de res­sources. Les entre­prises, pour contrer ce risque de mau­vaise gestion (dû para­doxa­lement à la concur­rence), déve­loppent donc un certain nombre de stra­tégies. Celles-​​ci reviennent clas­si­quement à trans­former la nature du bien public, à en orga­niser la rareté et à interdire la concurrence.

Un bien public (tel que le savoir) est carac­térisé par sa non-​​exclusivité : on ne peut en interdire l’accès. Il convient donc de sup­primer cette clause, et limiter l’utilisation du bien ; du bien public il faut revenir à la rente de situation. Pour cela, les entre­prises per­ver­tissent plu­sieurs notions : l’information (la per­ception et le témoi­gnage d’un événement) est assimilé à sa rédaction, et le droit d’auteur et les droits dérivés enva­hissent toute la sphère de l’expression (assi­miler le témoi­gnage sur les pra­tiques d’une marque à du plagiat de marque, réduire un événement humain à la façon dont untel l’a rap­porté, etc.) ; le savoir devient du « contenu », soumis non à son utilité sociale, mais au copy­right du pro­ducteur. Ainsi les entre­prises tentent-​​elles de bre­veter la « nature », l’humain, les idées, et font un important lob­bying pour voir leurs posi­tions adoptées par les gou­ver­ne­ments (bre­ve­ta­bilité du vivant aux Etats-​​Unis, extension du copy­right et des brevets à l’américaine en Europe, etc.). Le droit d’auteur, conçu pour assurer l’indépendance des créa­teurs du savoir, devient le copy­right per­mettant d’assurer une rente de situation aux pro­duc­teurs. Les jour­na­listes qui s’extasient au motif que l’information est le seul bien que l’on peut vendre sans s’en départir, devraient être les pre­miers à voir la limite : celui qui l’a achetée ne peut pas, lui, la revendre ; il y a le pro­ducteur, qui touche le beurre et l’argent du beurre, et le consom­mateur qui se retrouve avec un produit qui sort auto­ma­ti­quement du système mar­chand ! Je me trompe, ou c’est du « win-​​win » où l’un des pro­ta­go­nistes se fait arnaquer ?

Orga­niser la rareté, voilà sans doute le point prin­cipal (l’extension du copy­right faisant partie de cette stra­tégie). Jusqu’ici, le réseau a sys­té­ma­ti­quement généré des solu­tions tech­niques per­mettant d’échapper au bou­clage tech­no­lo­gique par quelques entre­prises. Mais cela va-​​t-​​il durer ? La puis­sance de Microsoft (et son expé­rience en la matière) peut inquiéter, le déve­lop­pement des tech­no­logies libres (GNU/​Linux, formats ouverts…) pourrait contrer la ten­dance. Arrivera-​​t-​​on à une situation com­pa­rable à celle du disque (quelques majors mon­diales contrôlent l’intégralité du marché, inter­disant qua­siment la concur­rence et l’émergence de talents hors de leurs cir­cuits), à celle du marché du film, ou au contraire conservera-​​t-​​on l’ouverture qui fait la richesse de l’internet (et donc de la dif­fusion des connais­sances) ? Dif­ficile de répondre, en tout cas il faut être conscient que les hos­ti­lités ont com­mencé, autant sur le terrain du lob­bying poli­tique que du déve­lop­pement tech­no­lo­gique, en passant par le har­cè­lement juri­dique. La survie d’un hébergeur indé­pendant comme Altern, par exemple, semble de plus en plus dif­ficile, alors que son utilité sociale est avérée. Le passage de la gestion des noms de domaines sous les aus­pices de l’OMPI tra­duisent également cette volonté d’organiser la rareté au profit des marchands.

Conclusion

Lorsque nous avons lancé, avec les copains (Le Menteur, L’Ornitho, Péri­phéries), notre premier tir de barrage contre les start-​​up, je ne pensais pas consacrer trop de temps au sujet : en gros, j’ai d’autres chats à fouetter que les lubies des star­tu­piens du Sentier et de Répu­blique. Mais visi­blement, malgré la chute du Nouveau marché et du Nasdaq du mois dernier, les pré­tendus concepts écono­miques que sou­tiennent ces entre­prises perdurent.

On trouve tou­jours autant d’articles dans la presse pour pré­senter ces concepts nova­teurs, révo­lu­tion­naires. Pourquoi ne pas dire tout sim­plement qu’on veut accé­lérer l’établissement du néo­li­bé­ra­lisme et mar­chan­diser ce bien public qu’est le savoir ? Pourquoi ne pas le dire sim­plement : nous allons pri­va­tiser et raréfier ce bien public, et établir des mono­poles de l’information ?

La culture, l’éducation, l’information, le savoir, toutes ces res­sources vont intégrer le monde des échanges mar­chands. Et c’est mathé­ma­tique : en valo­risant ce qui aupa­ravant n’avait pas de valeur, on aug­mente la valeur globale du système, et donc on prétend générer de la crois­sance. Inutile de nous enrober ce néo­li­bé­ra­lisme simplet dans des concepts écono­miques pré­ten­dument nouveaux.

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