Le Scarabée
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Aux sources de l'« axe du mal »

par ARNO*
mise en ligne : 15 juillet 2003
 

En prenant la voiture et en roulant pendant une demi-​​heure vers l’ouest, on finit par découvrir des plages presque tota­lement désertes. C’est là, dans les dunes, que nous établissons nos quar­tiers pour nos séances de bronzage.

Phi­lippe et moi pro­fitons de l’après-midi pour refaire le monde, pendant que Charles et Caro devisent gaiement. Ces deux-​​là sont comme cul et chemise depuis qu’ils se sont découvert une passion commune pour les séjours alter­mon­dia­listes à deux mille euros la semaine.

Je raconte à Phi­lippe comment, étonné par la rhé­to­rique de la géo­po­li­tique amé­ri­caine, j’en suis arrivé à tomber sur une théo­logie ori­ginale et fas­ci­nante. « C’est cette expression, “l’axe du mal”, que j’ai cherché à appro­fondir. Tout le monde y voit une simple invo­cation déma­go­gique de “l’Axe” de la seconde guerre mon­diale, mais j’étais per­suadé de pouvoir trouver les traces d’une doc­trine reli­gieuse plus pro­fonde là-​​derrière, à cause de l’évocation du “mal”. De fil en aiguille, je suis tombé sur plu­sieurs églises pro­tes­tantes amé­ri­caines tout à fait éton­nantes et j’ai même pu remonter jusqu’au théo­logien européen qui a inspiré ces mou­ve­ments. Au passage, j’ai découvert l’unique cas avéré de per­sé­cution reli­gieuse au XXe siècle aux Etats-​​Unis. »

Phi­lippe interroge : « Tout ça avec internet, je suppose ? ». Je confirme : « Google, essen­tiel­lement, quand tu sais l’utiliser, c’est assez dingue ce que tu peux trouver. » Phi­lippe a l’air extrê­mement concentré et m’invite à pour­suivre. « Alors voilà, le théo­logien en question, c’est un certain Nils Runeberg, qui tra­vaillait en Suède au tout début du siècle. Il a consacré ses études au statut de Judas, le dis­ciple qui a trahit Jésus avant de se sui­cider. Il a publié un premier livre en 1907, intitulé Kristus och Judas, où il intègre cette tra­hison dans le cadre de la pré­des­ti­nation, comme l’acte indis­pen­sable à l’économie de la rédemption. La tra­hison du Christ est la condition de la réa­li­sation du dessein divin où, comme tu le sais, il ne peut y avoir de “sur­prise” puisque Dieu est omniscient. »

Phi­lippe opine : « C’est déjà ce que pré­tendait Thomas de Quincey au XIXe siècle, dans ses essais sur Judas Isca­riote : Judas était le plus fervent des dis­ciples, per­suadé non seulement de l’essence divine du Christ, mais aussi de l’imminence de l’instauration du royaume ter­restre. Il trahit donc Jésus pour le forcer à déclarer sa divinité et déclencher la rébellion contre l’empire romain, qui est alors l’empire concurrent à l’empire ter­restre tant attendu. »

Je com­plète : « Oui oui, Runeberg se reven­dique de la conti­nuation des travaux de Quincey, qu’il cite d’ailleurs abon­damment. Mais il veut dépasser ce rai­son­nement et aller plus loin vers une réha­bi­li­tation de type métaphysique. »

À côté, Caro s’agite en confiant à Charles : « Y’a un truc qu’il adore, c’est quand, au début quand il ne bande pas, je prends son petit escargot dans la bouche sans uti­liser mes mains. Tu sais, comme le truc est encore tout mou, ça rend le jeu plutôt mal­adroit, ça t’échappe, ça retombe, tu la reprends… » Charles opine : « Ah oui, ça c’est vraiment sympa. »

Laissant les deux com­pères à leurs his­toires d’escargot tout chaud, je continue mon exposé : « Il faut bien voir qu’au centre de la pensée de Runeberg, il y a le credo en la per­fection des évan­giles et de l’˛uvre divine. L’erreur n’y est pas pos­sible, ni dans l’exposé qu’en font les auteurs, ni dans la réa­li­sation de la rédemption. » Phi­lippe m’interrompt à juste propos : « Hum, il réfute donc ceux qui, à l’instar d’Ernest Renan, décident d’écarter le récit de Jean au motif qu’il fait de Judas un voleur. » Je sourie : « Tûtàfait. Runeberg rap­pelle que, dans la tra­dition, l’ordre infé­rieur est le reflet de l’ordre supé­rieur, que les formes de la terre sont le reflet des formes du ciel. Le sacrifice consenti par Dieu en s’incarnant dans le corps d’un homme sup­plicié est infini : il renonce à l’ubiquité, à l’éternité et à la félicité illi­mitée pour adopter les dimen­sions humaines : l’espace, l’histoire, le chan­gement et la mort. Il faut donc, en miroir, qu’un homme effectue un sacrifice et renonce à l’espoir du royaume des cieux pour embrasser la pro­messe du feu de l’Enfer. Cet homme est Judas qui, dans son trajet de tra­hison et de suicide, est l’exact reflet de la rédemption par le Christ. » Phi­lippe approuve en silence.

Charles partage ses secrets : « Et de temps en temps, tu lui souffles sur le gland. Ça fait un peu de frais avant de le reprendre dans la bouche. » Caro com­plète : « Y’a mieux : tu lui pinces déli­ca­tement le bout, et tu souffles très dou­cement sur l’ouverture du canal. Ça le rend dingue, ça. »

Je poursuis ma thèse : « En réalité, ce premier livre a été réfuté par tous les théo­lo­giens suédois de l’époque. Ça n’a pourtant pas démonté Runeberg, qui s’est remis au travail de plus belle. Ce qui l’a conduit à publier en 1909 son ˛uvre ultime, Der heim­liche Heiland - je te donne le titre allemand, hein, parce que je ne me sou­viens plus du titre de la version sué­doise, de toute façon c’est la version en schleu que j’ai lue. Dans ce livre, il a fait énor­mément pro­gresser sa pensée, jusqu’à accoucher de ce qu’on peut consi­dérer comme la plus impla­cable hérésie du XXe siècle. » Phi­lippe : « Ah oui ? » Je continue : « Comme tu le sais, le péché le plus grave est la tra­hison. Il s’agit du péché que rien ne peut venir atténuer : on peut trouver du courage dans le meurtre, de la ten­dresse dans l’adultère… » Phi­lippe n’attend pas la suite des exemples : « C’est pour cela que Dante, dans sa Divine comédie, voue les traîtres au neu­vième et dernier cercle de l’enfer, là où réside Lucifer. Il y place d’ailleurs Judas aux côtés de Brutus et Cassius, les assassins de César. »

Vraiment c’est un bonheur de taper le carton avec Phi­lippe. « C’est ça. Mais je suis allé un peu vite. Bon, la logique de Runeberg, c’est que Dieu, en voulant se faire homme, doit être entiè­rement homme, c’est-à-dire pêcheur. » Phi­lippe glisse une remarque : « Évidemment, si Runeberg reconnaît la per­fection des Évan­giles, il ne peut nier la nature divine et humaine du Christ, sinon il adop­terait les hérésies des gnos­tiques ou des docètes du Ve siècle. Or, si j’ai bien suivi, il ne se place pas du tout dans les tra­di­tions de Nes­torius ou d’Eutychès. » J’ai un petit regard d’admiration et je continue : « Dieu décide donc de devenir homme pour la rédemption du genre humain. Logi­quement, il faut que son sacrifice soit lui-​​même parfait. Dieu se fait donc homme, tota­lement, par­fai­tement, jusqu’à l’infamie ; la plus par­faite infamie étant la tra­hison. Donc - je sim­plifie un peu - pour que le sacrifice consenti par Dieu pour sauver le genre humain soit, selon l’essence même de la divinité, parfait, il faut que Dieu soit Judas. » Phi­lippe ajoute : « Et non Jésus. Selon Runeberg, Dieu s’est donc incarné en Judas, a trahi Jésus, s’est pendu, et est désormais en Enfer. »

Caro dénonce : « Mais ce que je n’aime pas du tout, c’est la gorge pro­fonde. Eurk. T’as l’impression de t’étouffer, tu chopes la chaire de poule et puis après y’a de la bave partout. » Charles semble par­tager cette conclusion.

Phi­lippe établit la conclusion inter­mé­diaire du récit : « Effec­ti­vement, c’est, sur la base d’un rai­son­nement impla­cable, une inversion quasi-​​parfaite des canons en vigueur. Mais comment tu reviens aux amé­ri­cains, avec ça ? » Je réponds : « En fait, à la sortie du livre en 1909, son occul­tation par les spé­cia­listes de la théo­logie fut totale. Face à la force de la démons­tration, per­sonne ne se risqua même à évoquer ce livre publi­quement, ce qui aurait conduit à lui faire une dan­ge­reuse publicité. Runeberg lui-​​même en vint à croire que, pour avoir révélé la vérité occultée de Dieu, il payait le prix qui condamne ceux qui ont pro­noncé le nom secret de Dieu. Offi­ciel­lement, il est mort en 1912 d’une attaque céré­brale, mais cela n’est pas tota­lement prouvé. À ce stade, on peut croire que son hérésie a été tota­lement éradiquée et oubliée. » Je marque une pose pendant que Phi­lippe s’allume une ciga­rette. « Mais, à la faveur de la pre­mière guerre mon­diale, un certain nombre d’intellectuels suédois et fin­landais ont émigré aux Etats-​​Unis, cer­tains pour retrouver un certain climat de calme pour continuer à tra­vailler, cer­tains pour convaincre les Amé­ri­cains d’intervenir pour sauver le Vieux continent de la des­truction totale, d’autres pour sou­tenir devant les élites amé­ri­caines le principe de leur indé­pen­dance nationale. C’est ainsi, semble-​​t-​​il, que la théorie de Runeberg a franchi l’Atlantique. » Phi­lippe m’interrompt : « Laisse-​​moi deviner : et là-​​bas, elle a trouvé un terrain plus favo­rable pour se déve­lopper. Je suppose même que c’est devenu une église. Après tout, l’esprit pro­testant de là-​​bas est plus sus­cep­tible d’accueillir une thèse reposant sur une stricte analyse des Évangiles. »

Épaté, je confirme : « C’est exac­tement ça. Il s’est fondé, peu de temps après la fin de la guerre, une École rune­ber­gienne, rapi­dement rebap­tisée Église judas­tique de la Rédemption. Il est vraiment très dif­ficile d’en retrouver des traces parce que, suite à l’expérience dra­ma­tique de Runeberg en Suède et le caractère vio­lemment héré­tique de leur doc­trine, ses adeptes choi­sirent d’eux-mêmes leur occul­tation. À ma connais­sance, la seule évocation de l’˛uvre de Runeberg est celle qu’en a faite Borges en 1944 dans Tres ver­siones de Judas (la version fran­çaise étant, à mon goût, insuf­fi­sante) ; et on sait d’ailleurs quel prix il paya par la suite. On trouve quelques traces d’interventions d’intellectuels, visi­blement marqués par la théorie de Runeberg, entre l’avènement d’Hitler au pouvoir et l’entrée en guerre des Etats-​​Unis, dénonçant l’antisémitisme d’État du nouveau pouvoir allemand ; la pensée de l’Église judas­tique de la Rédemption étant, évidemment, tota­lement hostile à cet antisémitisme. »

Caro annonce fiè­rement : « Et à la fin, j’avale, tou­jours en le fixant droit dans les yeux. Ça lui met le feu. Mais je joue pas avec, hein, beurk. » Charles avertit : « Ouh là, non, hein, capote ! Avec Phi­lippe on attend trois mois avant de passer un test, et alors on verra, mais pour l’instant, c’est capote capote capote. » Caro approuve la sagesse de ces mots.

Je fais mine de n’avoir rien entendu : « Mais je t’ai parlé de trois doc­trines. En réalité, une rupture s’est pro­duite à la fin de la guerre, une fois compris l’ampleur des des­truc­tions humaines, Hiro­shima et, surtout, la Shoa. Toutes les églises ont été ébranlées par cette incroyable démons­tration de Mal, et l’Église judas­tique n’y a pas échappé. Une pre­mière branche est alors apparue, arguant que c’était aux hommes, par un pro­cessus d’humanisation, disons, plus volon­ta­riste, d’établir le royaume de la félicité sur Terre ; la fin des temps serait ainsi pro­voquée par l’humanité, et Dieu serait alors libéré de facto de l’Enfer. Cette branche s’est bap­tisée, bon ça fait un peu con traduit en français, Église judas­tique opti­miste. Parmi ses actions, le déve­lop­pement de réseaux infiltrés au plus haut niveau de l’État. Une seconde branche a décrété, à l’inverse, que si l’omnipotence divine existait en Enfer, alors l’humanité devait l’y rejoindre ; là aussi par une action volon­ta­riste sur la société, mais évidemment opposée. Cette branche, par­ti­cu­liè­rement occulte, est jus­tement qua­lifiée, par les adeptes de la théorie opti­miste, d’“axe du mal”. Cette église ne béné­ficie pas, même si ça n’est pas explicité publi­quement, de la pro­tection du Premier amen­dement ; de nom­breux actes, appa­remment isolés, per­mettent de penser qu’elle fait l’objet d’une répression très dure depuis le milieu des années cin­quante. Est-​​ce que cela t’étonnera si je te dis qu’on peut repérer, dans le dis­cours de plu­sieurs proches de Georges Bush, nombre d’emprunts à la théorie judas­tique optimiste ? »

Charles explique, façon péda­gogue : « Et quand il est bien excité, tu lui glisses un doigt en le regardant bien droit dans les yeux… » Caro fait la moue : « Oui, d’accord. Mais alors faut pas que ce soit sys­té­ma­tique, hein, sinon ça devient scolaire. »

Phi­lippe réfléchit un instant, et demande : « Tu as parlé d’une troi­sième branche ? » « Oui, il y a bien une troi­sième branche, mais vraiment ultra-​​minoritaire : ses adeptes décident d’embrasser le destin de Judas, incar­nation de Dieu sur Terre, et se pendent tous rituel­lement dès qu’ils atteignent la puberté. Du coup, ils sont très peu nombreux. »

Caro demande, pleine d’enthousiasme : « Et par le cul, tu connais des trucs sympas, de ce côté-​​là ? »

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