Le Scarabée
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Deng Xiaoping est mort… vive la mort !

par ARNO*
mise en ligne : 22 février 1997
 

« Mort du grand archi­tecte », nous disent nos journaux, qui espérent sans doute nous faire oublier Tien Anmen.

Ah ben y’a fina­lement une justice : les pires ordures finissent tou­jours par rejoindre leurs vic­times. Et pour le vieux Deng, il n’en finissait pas de crever que ça en devenait émouvant.

D’ailleurs vous avez remarqué ? La presse ici est émue. Les maga­zines sont en train de nous faire un concours de la cou­verture lyrique, ou comment se dif­fé­rencier des concur­rents en uti­lisant tous la même formule gran­diose : « Le grand archi­tecte est mort », que cer­tains tournent avec ima­gi­nation : « Mort du grand arti­tecte », quand ce n’est pas de l’impertinence : « Le dernier empereur ».

Mais le grand archi­tecte de quoi ?… C’est notre Chichi national qui nous apporte la réponse dans sa belle lettre de condo­léances : le Deng, c’était le grand archi­tecte de l’ouverture écono­mique. Pas le grand timonier, ni le petit père, non… pas le grand pas en avant, pas la révo­lution cultu­relle, non… le grand archi­tecte (je me répète, parce que je l’ai beaucoup lu ces der­niers jours).

Il faut ensuite chercher loin (en tout cas pas sur les cou­ver­tures) pour découvrir que Xiaoping, c’est le tor­tion­naire, le dépoteur en masse, c’est Tien Anmen, le Tibet, c’est la pression per­ma­nente (et mili­taire) contre les « autres » Chine… c’est un des grands assassins de ce siècle. Le genre dont per­sonne ne peut regretter la mort, même en se forçant (d’ailleurs là-​​bas, où ils sont forcés, ça n’a pas été très impres­sionnant, comme deuil).

Alors pourquoi un tel deuil dans nos heb­do­ma­daires ? Je sais, c’est facile : parce que la moitié de la presse heb­do­ma­daire fran­çaise appar­tient à la CGE-​​Havas, l’autre à Lagardère. On ne va donc pas se brouiller avec nos excel­lents clients de Chine tota­li­taire pour un truc aussi mesquin que l’indépendance de la presse !

Pourtant une belle photo d’un étudiant chinois rouleau-​​compressé ou d’une exé­cution d’opposant, en cou­verture, ça aurait été le plus éloquant rac­courci de la car­rière du grand architecte.

Mais c’est vrai, Deng était le grand archi­tecte… le grand archi­tecte de la plus pro­met­teuse utopie du pro­chain siècle : le libé­ra­lisme écono­mique sans la démocratie.

L’OCDE a bien tenté le coup en Corée (mais si, nos médias ont été très dis­crets, vous n’avez pas pu passer à côté), mais depuis quelques mois les gens de là-​​bas mani­festent vio­lemment (on croît rêver, et nous qu’on croyait que pour mani­fester, les asia­tiques allaient au boulot avec un brassard noir autour du coude !). A Honk-​​Kong, rien qu’à l’idée d’être défi­ni­ti­vement privée de liberté dans le respect des lois du marché, la bourse locale a battu tous ses records. Et même ici, les patrons s’offrent des encarts publi­ci­taires pour contester le droit de grève (si, y’en avait encore un samedi dans Libération).

Je vous dis : une utopie qui promet des len­de­mains qui chantent et des réveillons du grand soir (« chérie, je pourrai pas venir au reveillon du grand soir, j’ai du travail à l’usine ; t’as qu’à aider les enfants à finir leur quota de cartes de dénon­ciation du nouvel an »).

Mais la Chine, là c’est du gran­diose : un bon mil­liard de crève-​​la-​​faim soumis (parce que, hein, le dis­cours officiel qui n’est pas à une évocation dou­teuse près nous le répète régu­liè­rement : « à part les japonais, le jaune est soumis et tra­vailleur, les droits de l’homme c’est pas son truc dans la vie, son truc à lui c’est de bosser dès son plus jeune âge pour fabriquer des pompes de foot, ça c’est son truc et ça le rend heureux, d’ailleurs y’a qu’à voir il sourit tout le temps… »).

C’est grosso-​​modo ce dont a failli nous convaincre Chirac, de retour de là-​​bas : les chinois n’ont pas la même vision des libertés que nous, l’important c’est le com­merce, parce que la démo­cratie, c’est emmerdes et com­pagnie, surtout quand le peuple il est 1 mil­liard (un mil­liard de chinois !… « et moi, et moi, et moi », chantent en c˛ur les grand patrons qui attendent leur ticket d’entrée au festin).

Et puis là-​​bas, les ouvriers tra­vaillent bien. La preuve : les chars chinois sont robustes.

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