Le Scarabée
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Divorce à Naples, twist à Saint-Tropez

par ARNO*
mise en ligne : 15 août 2003
 

« Les choses ne se passent pas vraiment comme je l’avais… » Phi­lippe baisse les yeux, fait tourner les glaçons dans son verre, se reprend, et nous regarde à nouveau : « Les choses ne se passent jamais comme on l’aurait voulu. »

Phi­lippe fait partie de ces gens qui ne parlent jamais d’eux qu’au travers de géné­ra­lités, de phrases com­mençant par « on » ou par « en général » ou par « les gens ». Une pudeur désuète et tou­chante. « Vous savez comme… les gens… peuvent vous faire… du mal… sans le vouloir. » Tou­jours si précis dans le choix de ses mots et peu porté sur les bana­lités, quand il veut parler de son intimité, Phi­lippe ne semble plus s’exprimer que par des géné­ra­lités gros­sières en tré­bu­chant sur chaque pro­po­sition. « C’est peut-​​être… la dif­fé­rence d’âge… Les gens sont… La plupart des gens ont du mal à assumer… une trop grande dif­fé­rence d’âge. » Phi­lippe ne nous regarde plus du tout. « Peut-​​être que je… Peut-​​être qu’on attend trop… des gens… qu’on aime. »

Caro lui caresse dou­cement la main. Je pense que je devrais tout de suite lui dire quelque chose de récon­fortant, ou peut-​​être lui poser la main sur l’épaule, ou sur la nuque, ou peut-​​être rien du tout et sim­plement l’écouter. Je me sens comme un de ces vastes oiseaux des mers qui suivent, indo­lents com­pa­gnons de voyage, le navire glissant sur les gouffres amers. Genre mal­adroit et honteux. Alors je me contente d’être assis là.

Phi­lippe finit par nous lâcher ce que Caro et moi savions déjà : « Charles a disparu… depuis trois jours. » Caro lui serre la main un peu plus fort et je me contente d’être un peu plus assis là.

* *

Trois jours plus tôt. Saint-​​Tropez. Phi­lippe arbore un t-​​shirt « Faulkner forever », le mien reven­dique « Free Patrick Bateman », celui de Caro est siglé « No Logo », et celui de Charles pro­clame « Casper le gentil fantôme ». La boîte est remplie de beau­tiful people : une tri­potée de vieux beaux que viennent draguer une cohorte de jeunes gens et de jeunes filles par­fai­tement beau­tiful et obviously vénaux. Une sym­pa­thique ambiance d’exhibitionnisme arri­viste, de rela­tions inté­ressées et de sexe tarifé. Tout le charme de la riviera dans une boîte de nuit.

Nous sommes là parce que Nathalie - penser à trouver un poison rapide et indé­tec­table ayant le même goût qu’une boisson gazeuse light - nous a proposé de venir passer quelques jours à Saint-​​Trop, hébergés sur le yacht de son patron. Illico Charles a répondu en tapant dans ses mains comme un gamin, Phi­lippe était content qu’il soit content, j’ai fait la moue mais Caro m’a expliqué que « Alleeeez hein, on va bien s’amuser. » J’ai argué que « Saint-​​Tropez, comme endroit, c’est aussi amusant que de choper une verrue plan­taire sur le gland. » Elle m’a fait son regard bizarre, là, celui dont je n’ai jamais réussi à com­prendre exac­tement ce qu’il signifie, alors j’ai dit d’accord et elle m’a fait un bisou ambiance il est gentil le Youki, le beau pépère que son Kiki préfère.

Bref nous voilà là, rictus pro­fes­sionnel pour tout le monde, bicoz les grin­cheux ne sont pas auto­risés à l’intérieur. Vieux merlans et petites pépés. Record du monde du cash-​​burn rate. Chaque gorgée de cocktail repré­sente un an du salaire moyen du Burkina-​​faso. Y’a de la bon­nasse déco­lorée qui se rêve une car­rière à la télé­vision, du boy oxygéné qui se verrait bien dans le cinéma, de la demi-​​pute qui devien­drait bien demi-​​mondaine, de la tablette de cho­colat sur­montée d’une belle gueule d’amour qui cache­ton­nerait bien dans la publicité et du vieux richard qui se trin­glerait bien tout ce beau monde contre la pro­messe d’une ascension sociale ful­gu­rante. Ici, la norme sociale suit son cours intan­gible : des jeunes gens à vendre et des vieux pour les acheter.

Une jeune fille fraîche comme la rosée du matin, à peine moins maquillée qu’un semi-​​remorque volé, s’est assise à côté de Phi­lippe. Venue là pour se vendre, elle attend sagement qu’on la consomme. Elle porte un joli haut à dos nu aux reflets argentés, dans lequel elle a dû investir toutes ses économies d’étudiante, une minijupe noire toute simple et une paire de petites chaus­sures un peu ridi­cules. Phi­lippe n’a pas le cœur de lui retirer ses illu­sions, alors il lui offre poliment un verre, elle remercie timi­dement en essayant de faire plein de pro­messes et d’invitations avec le regard ; mais comme ça se voit qu’elle débute dans le domaine de l’exploitation de classe, on dirait plutôt un chaton apeuré.

Sa copine est net­tement plus délurée. Quasi-​​pro sur l’Île de la Ten­tation, elle entre­prend Charles, qui s’en trouve fort ravi. Per­ruque Cléo­pâtre rose bonbon, t-​​shirt taille douze ans séri­graphié Sailor-​​Moon, pan­talon taille basse ras-​​du-​​clito. Assise sur Charles, elle ondule au rythme du meurdeur sur le dance-​​floor. Si Charles se lève main­tenant, il va y avoir un scandale.

« Mets de l’huile, dans la vie faut que ça glisse » : brouhaha dans la salle, les filles applau­dissent en riant très fort ; Caro se lève et me tire par la main, « C’est ta chanson ! », elle me dit tou­jours ça depuis que je lui ai avoué qu’on pouvait me voir dans le clip, assis au bar, parce que j’étais allé boire un verre chez Mimi la sardine le jour où ils l’ont tourné. Je la suis et on danse manière Djobi Djoba mâtiné de Saga Africa. Je per­sévère sur « J’aime regarder le filles », « Les démons de minuit » et « T’as le look coco ». Je déclare forfait sur « Voyages, voyages » et on rejoint Phi­lippe et sa, euh, copine. On aperçoit Charles sur la piste avec sa, euh, copine aussi, qui s’éclate comme un beau diable parce que Paris est plein plein plein, plein de pari­siens. Il bouge comme un pantin désar­ticulé genre regardez je danse avec les bras n’importe comment tout en sau­tillant bêtement, et la fille le serre comme si c’était un slow langoureux.

- C’est vert, ça ? Non c’est pas vert. C’est plutôt bleu, non ? Ah bon, si tu le dis.
- Pronto ! Vorrei parlare con Fran­cesca, per favore.
- Comment on dit, déjà, « passer un bout d’essai », en anglais ?
- Oui, oui, on se retrouve après où tu sais.
- Mes trois réa­li­sa­teurs pré­férés ? Stanley Kubrick, Jean Rollin, Antonio Adamo.
- T’as pas suivi, le chanteur de la Mano Negra qu’a tué sa copine ?
- Si, si, elle a posé pour Marie-​​Claire, y’a pas long­temps. Hein, c’était quand, ma chérie ?
- Les défilés, ça m’a tuée ! L’organisation au Louvre, faut tou­jours repasser der­rière.
- For­cément le bateau il est au nom de ma société, qu’esse tu crois ?
- Non mais tu te rends compte, ils avaient oublié le bouquet pour Maria Schönnbutt, ces connards. C’est comme ça en per­ma­nence, faut tout dobeul-​​checker. Ça use, je te jure.
- Ce mec c’est un nain. Si tu veux bosser sérieu­sement, tu viens me voir moi.
- C’est pas Paul Allen, là-​​bas ? C’t’enculé de fils de pute, il gère tou­jours le compte Fischer ?
- Elle est mignonne, elle com­prend rien de ce que je dis. Yes, honey, you have very nice accent, tu sais, et après tu vas nous sucer tous les deux, yes, honey, I like smile of you.
- Salut, Pauuuuul ! Tu sais que je t’aime toi, hein, tu sais que je t’aime ! Allez va, je te fais la bise.
- Il te reste un Xanax ? Non ? Librium ? Klo­nopin ? Tranxene ?
- Putain de por­table, on chope rien, ici. Ça doit être saturé, avec tous ces cons qui téléphonent.

* *

Sept heures du matin. Je me réveille au pied de la cou­chette de Caro - note pour mémoire : dormir à deux dans une cou­chette de bateau, c’est pas pos­sible. Nathalie nous avait vanté le lit king size que son patron s’est ins­tallé dans son yacht, mais nous on nous a collés à quatre cou­chettes super­posées deux par deux dans un placard. Contre la cloison de droite, les cou­chettes de Charles et Phi­lippe sont vides, les draps ne sont pas défaits.

Je m’en vais pisser un boc et cracher des glaires jaunes en titubant.

Quand je reviens à la cabine, Phi­lippe est là, habillé de ses vête­ments de la veille, barbe nais­sante, les cheveux crasseux, l’œil un peu mauvais. Il prend ses affaires de toi­lette, va prendre une douche, revient peu de temps après, rasé et rafraîchi, se change rapi­dement, et redé­barque sans prendre le temps de m’expliquer quoi que ce soit.

Je grimpe sur ma couchette et m’effondre.

* *

Qua­torze heures. Petit déjeuner sur le port avec Caro. Moi tête dans le cul, moi pas parler, moi vouloir café, non moi pas vouloir salo­peries de tar­tines de mes deux. Moi sueurs froides. Caro, elle, pète le feu : « Sympa, hier soir, hein ? » Je gre­lotte deux fois pour indiquer que non, pas du tout. Elle se répond toute seule : « Vraiment sympa, c’était vraiment sympa. Qu’est-ce que je me suis amusée. Tu avais l’air de t’ennuyer un peu. Tu t’es ennuyé ? » Je gre­lotte une fois : oui. Elle soli­loque de plus belle : « Mais non tu t’es pas ennuyé. T’as dansé plein de fois. On remet ça se soir, hein ? » Je gre­lotte deux fois.

* *

Vingt-​​trois heures. J’ai tenté de me fabriquer un alibi en béton : « C’est trop bête, j’ai fait une tache à mon bomber violet Yohji Yamamoto, je vais pas pouvoir sortir ce soir. » Caro me rati­boise l’argumentaire : « M’enfin tu allais pas sortir avec ton bomber, de toute façon, il fait trop chaud. Tu mets ta veste Agnès B. et puis c’est tout. »

Der­nière ten­tative à l’entrée, je fais la gueule le plus osten­si­blement pos­sible, his­toire qu’on se fasse jeter. Mais avec mes Ray Ban ça me donne un je-​​ne-​​sais-​​quoi qui fait que le videur nous accueille avec un large sourire. C’est une défaite en rase cam­pagne, me r’v’là bon pour une soirée en boîte.

Je passe la soirée à dévi­sager la t-​​shirt siglé « 99 euros » de chez Gucci de ma Caro. On danse vachement beaucoup, « L’Italiano », « Felicita », « Sara Perche Ti Amo », « Se m’innamoro ». Puis on se tripote ten­drement sur « Una lacrima sul viso » et on chante à tue-​​tête, enlacés sur « Ti Amo », alors ça va mieux. Sur « Non las­ciarmi mai più », on danse len­tement, par­fai­tement emboîtés, et je pleure dou­cement dans son cou, elle me caresse les cheveux. Je karaokète avec Julio Iglesias : « Pensami, tanto, tanto e inten­sa­mente con il corpo e con la mente, come se io fossi lì. Guardami, con quegli occhi azzurro mare che mi sanno anche ingannare ma mi piaci anche così. », elle m’embrasse pour me faire taire mais je per­sévère : « Baciami, bacia tutta la mia pelle… Si può arrivare alle stelle dicendo un sem­plice sì. », on rit front contre front et on finit par s’embrasser sans fin.

Retour tôt au bateau. Je lui dis qu’elle suffit à me rendre heureux et que je l’aime. Je lui dis ce genre de petites choses insignifiantes.

On reste enlacés, sans bouger, sans rien faire, heureux comme deux bons cons qui sont enlacés sans bouger et sans rien faire. Je crois bien qu’on ne pense à rigou­reu­sement rien.

Caro lâche : « Tiens, on n’a pas vu Phi­lippe et Charles aujourd’hui. » Je constate doc­tement : « Ah ben non. »

* *

On se réveille vers dix heures, enlacés au pied de la cou­chette. Ce matin je ne me sens pas du tout glaireux. Caro me fait un petit baiser en disant « Je t’aime », alors je lui donne en retour un petit baiser en disant « Je suis heureux ». Elle me recoiffe avec la main et dit : « Il faudra que tu fasses quelque chose pour tes cheveux. »

Petit déjeuner amoureux, balade main dans la main, je lui susurre : « Pensami, tanto, tanto e inten­sa­mente con il corpo e con la mente… », elle me donne une petite tape sur la joue en riant, me montre le doigt en maî­tresse sévère et m’ordonne : « Arrête, avec ça… ». Je lui lâche la main, pose mes poings sur mes hanches et lui sort mon imi­tation de Willy d’Arnold et Willy en remuant la tête et en faisant la bouche en cul de poule : « C’est bien vrai, ça ? » et puis je te me lui roule une de ces pelles… Genre, fou­gueuse, la pelle.

« Et l’imitation d’Arnold et Willy, là, ça aussi faudrait arrêter. »

* *

L’après-midi, alors que je nous sentais bien partis pour une petite bai­souille tendre, Phi­lippe surgit dans la cabine avec les yeux d’un fou. Pour toute expli­cation, il nous lâche : « J’ai pas dormi depuis deux jours, je vais faire une petite sieste, là, et puis après je repars à sa recherche. »

On s’éclipse pour le laisser roupiller.

* *

On repasse dans la soirée à la cabine pour se pré­parer, Phi­lippe n’est plus là. Les affaires de Charles sont jetées en désordre dans une valise mal fermée. Un papier gri­bouillé est posé dessus, c’est l’écriture de Phi­lippe. Sur le verso, il y a écrit : « Ça n’est même pas la peine de… » mais c’est tout raturé. Sur le verso, c’est écrit : « Reviens. »

Soirée res­taurant. Trop cher, pas bon, pas très frais, ser­veuse agressive. Caro veut qu’on regarde les célé­brités jouer aux boules. Je m’incruste façon sac à dos, agrippé der­rière elle, la tête posée sur son épaule, les bras autour de ses épaules. Elle applaudit quand Carlos fout une trempe à Patrice Laffont, ça me réveille. Elle sent bon.

Cette nuit nous ne sommes encore que tous les deux dans la cabine.

* *

Phi­lippe déjeune avec nous : « Trois jours, ça fait trois jours qu’il s’est cassé avec cette fille. »

Caro lui prend la main et lui caresse la paume : « C’est une passade, il va revenir. » Phi­lippe tente de jouer les durs : « On ne peut pas par­donner ce genre de choses. » Il me regarde : « Hein, Arno, on ne peut pas par­donner, ça, non ? » Je prends un peu de temps, je cherche comment le dire, et puis : « Si, on peut. Quand on aime, on peut par­donner… ce… genre de choses. » Caro regarde ses pieds.

Elle laisse passer un moment, puis elle se lance, en démarrant un peu trop vite : « Surtout au début. Au début, quand on ne sait pas encore qu’on… ce qu’on repré­sente… pour l’autre. On fait des erreurs… on peut faire des erreurs. Blesser… Parce qu’on ne sait pas encore qu’on… » Elle relève len­tement les yeux ; mais ça n’est pas Phi­lippe qu’elle regarde, ce sont mes yeux à moi. Elle y lit des petites choses insi­gni­fiantes, comme le fait que je l’aime, qu’elle sent bon… et elle peut regarder Phi­lippe à nouveau.

Phi­lippe prend une grande ins­pi­ration et décrète : « Bon, on part ce soir comme prévu. Il sait qu’on part ce soir. S’il est là, il est là, s’il n’est pas là, tant pis. »

Je pose ma main sur celle de Caro qui tient la main de Phi­lippe : « Et d’ici là, on ne se quitte plus. »

Phi­lippe ajoute encore : « En plus, je parie que cet idiot ne s’est même pas rendu compte de quel genre de fille il s’agissait… »

* *

Le retour en voiture est éprouvant pour les nerfs. Il règne un silence mor­tuaire dans ma petite Clio. Je me concentre sur la route. Assise à côté de moi, Caro se concentre aussi sur la route. À l’arrière, Phi­lippe se tient rigide et distant, le regard fixé sur l’horizon. De tout le trajet, per­sonne ne dit un mot.

Assis der­rière Caro, Charles n’en mène pas large. Pendant tout le trajet il fixe ses pieds.

* *

Trois jours plus tard, nous prenons le petit déjeuner tous ensemble. Une copine de Caro nous a offert une paire de mugs « Elle » et « Lui ». Avec ça, on a l’air fin.

Quand il nous rejoint, Charles les remarque et ça semble par­ti­cu­liè­rement le réjouir. Passant der­rière Phi­lippe, il se penche par-​​dessus son épaule et lui chu­chote : « Tu nous en achè­teras, des comme ça ? »

Philippe sourit, se retourne et l’embrasse : « Espèce d’idiot, va… »

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