Sur le cul ! Sur le cul, je suis ! Le Pen nous a encore tous entubés. Il a réussi à mener le discours immonde jusqu’à des limites qu’on ne pensait plus possible ouvertement, tout en restant dans la légalité (pour ceux qui n’ont pas suivi le début de l’affaire, se reporter à l’édito précédent). Et oui, c’est très très fort : la loi française ne punit pas le racisme. Elle punit l’incitation à la haine raciale. Nuance !
Alors quand Le Pen annonce que les noirs et les blancs ne sont pas égaux, c’est raciste, mais ce n’est pas légalement condamnable. En tout cas, c’est notre Toubon national qui le dit : on ne peut pas poursuivre Le Pen pour ses propos. Et pour faire la balance entre ce qui est mal et ce qui s’étouffe, le Toubon, c’est devenu un expert !
C’est drôlement fortiche : on pensait que, pour une fois, Le Pen avait explicitement franchi les bornes du tolérable ; même pas. L’incitation à la haine raciale, elle est bien là, mais elle n’est pas explicite. Il faut rapprocher les propos de Le Pen, "les noirs et les blancs ne sont pas égaux", de la nouvelle ligne de l’appareil FN, "la culture occidentale est bien supérieure à toutes les autres". Mais il faut croire que la combinaison des deux ne constitue pas encore une incitation à la haine raciale. De deux choses l’une : soit la Justice est encore aux mains d’une bande de vieux magistrats pétainistes, soit les jeunes juges sont formés dans des écoles de Droit largement très à droite (voir plus si affinités). Non, c’est pas ça…
En tout cas, puisque Le Pen a encore réussi une superbe percée dans le dégueulasse, le pouvoir acceptant de fait une nouvelle jurisprudence du cynisme, on se demande quelles seront les prochaines étapes.
La première va consister à répandre le vocabulaire brun dans tous les milieux (c’est la stratégie préférée du FN). Ainsi, même un anti-raciste va être obligé d’utiliser le mot "race". Une notion génétiquement démentie en ce qui concerne l’homme, mais qu’on va voir ressurgir allègrement : race blanche, race noire, race asiatique, comme on parle de races de chiens. On peut se demander jusqu’où on peut aller sans s’attirer les foudres de la Justice : est-ce que parler de "race juive" est juridiquement condamnable ? Les handicapés victimes de maladies génétiques, c’est encore la même race que nous ? Est-ce que "race bretonne", "race basque" ou "race corse", ça passe ? Ne parlez pas de "race aryenne", bien sûr, puisqu’alors c’est le FN qui vous accusera de provocation ! Allez, petit à petit, on va se remettre à parler de races, même pour contrer le front national, genre : "Il n’y a pas de différence entre la race noire et la race blanche". Hein que ça énerve !? Mais ne vous inquiétez pas, d’ici quelques mois, ça passera comme une lettre à la poste.
Au passage, Le Pen invente des vérités historiques pas piquées des hannetons, qu’on voudra forcément contrer (genre : "les occidentaux ont tout inventé, c’est la seule civilisation valable"). Bravo, c’est le doigt dans l’engrenage qui mène à des compromis inadmissibles ("c’est peut-être vrai aujourd’hui, mais ça ne l’a pas toujours été"…). Il invente également des notions époustouflantes : les lobbies anti-racistes, les manipulateurs anti-racistes. Alors on va peu à peu prendre ses distances avec l’anti-racisme, histoire d’avoir encore le droit de discuter.
Et une fois que le vocabulaire raciste (et homophobe et antisémite, on ne va pas se gêner) sera banalisé (voir l’exemple de l’expression "le problème de l’immigration", largement utilisée désormais, qui admet d’office que l’immigration est un problème), on passera à un stade supérieur. Comme aujourd’hui.
Mais pas de panique, hein, on n’a quand même pas le droit de dire tout et n’importe quoi dans notre beau pays : ainsi, il est strictement interdit de dire que Le Pen est un fasciste et que le Front National est un parti d’extrême-droite. Ca, c’est puni par la Loi.
Nous voilà rassurés…
