Le Scarabée
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Hennissements et tremblements

par ARNO*
mise en ligne : 5 septembre 2003
 

C’est un grand cheval blanc foncé avec des taches gris clair. Ses fers furieux mar­tèlent le bitume. « Qu’est-ce qu’il a, ce cheval ? », demande quelqu’un. « Ben, il a pété les plombs, vous croyez que ça a l’habitude de se balader au milieu de la cir­cu­lation pari­sienne, un cheval ? », répond un autre.

Les flics ont improvisé un péri­mètre de sécurité autour du croi­sement du bou­levard Saint Michel et du bou­levard Saint Germain. Les files de bagnoles s’allongent ; « À c’t’heure, ça roule jamais bien, mais là c’est le pompon », explique un taxi à son client. La foule s’agglutine autour du car­refour ; c’est tout de même un spec­tacle incroyable : un cheval fou au milieu de la rue, ruant, suant, se cabrant, mar­telant le sol, et sept flics qui tentent de le maî­triser sans oser l’approcher.

* *

« Premier client de la soirée », annonce le patron, « c’est pour qui ? ». Gilbert attrape la boîte en carton avec le bon de com­mande scotché dessus : « C’est pour moi. J’étais le premier arrivé. »

Avec ses dix-​​sept ans et ses taches de rousseur, Gilbert se trouve fière allure dans son uni­forme de livreur de pizzas. C’est pas que ça soit bien payé, mais avec les pour­boires, ça peut aller. Rue des Grands Augustins, indique la com­mande. « Bon plan, c’est des richards ».

Gilbert enjambe sa moby­lette rouge, se penche très en avant au dessus du guidon et démarre en trombe. Chaque minute gagnée aug­mente poten­tiel­lement son pour­boire. En tout cas, chaque minute perdue le fait baisser à coup sûr.

* *

Une dame s’approche de celui des flics que ses col­lègues appellent « chef » : « Dites, si ça peut aider, il me vient une idée… Si vous faisiez un lasso avec une corde, ce serait plus facile pour l’attraper. »

Le « chef » lui rétorque : « Vous croyez vraiment que dans la police, on nous apprend à attraper les délin­quants avec un lasso ? C’est pas l’Amérique, ici. » Der­rière lui, le cheval se cabre devant un des jeunes flics, ses sabots passent à quelques déci­mètres de son visage, et le bleu manque de se chier dessus.

La dame, pleine de bonne volonté, se retourne et crie à la foule : « Est-​​ce que parmi vous quelqu’un sait attraper un cheval sauvage avec un lasso ? »

* *

La mobylette rouge déboule en haut du Boul’Miche.

Gilbert a remarqué que la com­mande s’élevait à exac­tement seize euros. Ça devrait lui per­mettre de mettre en pra­tique le truc que lui ont transmis les anciens : si le client lui file vingt euros, il pré­tendra qu’il n’a pas la monnaie avec une mine déconfite ; si le type insiste, il expli­quera qu’il faut qu’il retourne au res­taurant pour aller chercher de la monnaie, et fina­lement le client lui laissera les quatre euros comme pourboire.

Gilbert profite de la pente des­cen­dante pour prendre de la vitesse. Il baisse un peu plus la tête, façon Pou­lidor, pour réduire la prise au vent.

* *

Le cheval a tenté une sortie, mais s’est retrouvé nez à nez avec la voiture des flics. Il a foutu deux coups de sabot sur le capot et est retourné s’exciter au milieu du car­refour. Pour le tenir au centre du cercle formé par la foule, les poli­ciers ont trouvé une idée for­mi­dable : ils ont enlevé leurs cas­quettes et font de grands mou­linets au dessus de leur tête avec la main.

Les voi­tures blo­quées ont com­mencé un concert de klaxons. Même si ça ne débloque abso­lument pas le trafic, le bruit des klaxons s’amplifie rapi­dement, et le cheval s’excite de plus belle.

La même dame revient voir le chef avec une nou­velle idée qu’elle est bonne : « Si vous aviez un fusil avec des flé­chettes hypo­der­miques, vous pourriez l’endormir. » Hilare, le chef demande à ses hommes : « Dites, vous avez pensé à emporter le fusil pour la chasse au lion ? » Comme per­sonne ne répond, il conclut en riant : « C’est bien ce que je pensais. Bande d’incapables ! »

La dame fait donc appel à l’assistance et hurle, le plus sérieu­sement du monde : « Votre attention s’il vous plait, est-​​ce que quelqu’un parmi vous possède un fusil avec des flé­chettes hypo­der­miques pour endormir les animaux ? Vous savez, comme les repor­tages animaliers. »

* *

Gilbert atteint la file de voi­tures arrêtées au niveau de la Sor­bonne. Matrix-​​style, il fait plonger la moby­lette sur le côté et se redresse dans la ligne de bus déserte. La gravité lui permet de faire encore accé­lérer l’engin ; le petit cin­quante cen­ti­mètres cube rugit dans les aigus.

Les bagnoles défilent à côté de lui, dans un flou artis­tique de cou­leurs vives. Il passe le feu de la rue des Écoles sans ralentir ; de toute façon les voi­tures qui obs­truent le car­refour le pro­tègent. Quelques piétons sont bien obligés de se jeter à terre pour éviter d’être ren­versés par le bolide, mais bon, ils n’avaient qu’à rester sur le trottoir.

« Gaffe à pas me manger une por­tière, quand même », pense Gilbert en sla­lomant au milieu d’une foule de piétons qui va en se densifiant.

* *

« Bon, les gars, prenez pas de risques inutiles, hein. La pré­fecture nous envoie un véto, il ne devrait pas tarder à arriver. » La dame lui glisse : « Vous allez voir qu’il va l’endormir avec une flé­chette hypodermique. »

C’est alors que Gilbert surgit à pleine vitesse, tête baissée, au milieu du car­refour. Il évite de jus­tesse le jeune flic mais, dés­équi­libré, ne par­vient pas à éviter le cheval. La moby­lette vient faucher l’arrière-train de l’animal et Gilbert est éjecté par-​​dessus le guidon. Son casque se fiche dans la hanche du cheval et il voltige sur plu­sieurs mètres par-​​dessus la bête.

Gilbert atterrit plus loin, et ça fait « crac » dans ses deux jambes et il perd connais­sance. Le cheval s’effondre sur l’arrière ; il tente de se relever par deux fois, mais ses pattes se replient vers l’avant dans un affreux cra­quement. L’animal reste fina­lement au sol, pris de trem­ble­ments incontrôlés.

* *

La dame explique au chef : « J’ai vu ça à la télé : il faut l’abattre rapi­dement, on ne peut plus rien pour lui quand le train arrière est brisé. » Cette fois, le chef opine.

Il inter­pelle le jeune flic : « C’est toi qui va le faire. Ça t’apprendra le métier. » (Surtout, ça lui fera les pieds, à ce petit con qui croit tou­jours tout savoir mieux que les anciens.) « Moi ? Mais je… » tremble le bleu. « Oui, toi, montre-​​nous que t’as des couilles, pour une fois. »

« Et fait ça bien, pro­prement et humai­nement, hein, y’a l’équipe de la télé qui vient d’arriver. »

Le jeune gars, trem­blant, sort son arme de son étui. « Tout doux, tout doux. C’est ça, ne bouge pas. » Il se dit que, dans un tel moment, il serait pré­fé­rable d’expliquer ce qu’il va faire, alors il com­plète : « Pardonne-​​moi, mais je vais devoir abréger tes souffrances… »

Le chef l’interrompt : « Mais qu’est-ce que tu fous, là ? » Le bleu explique : « Ben, je vise le cœur. » Le gradé l’engueule : « T’es médecin, c’est ça ? Tu crois que tu vas réussir à tirer dans le cœur à coup sûr ? Bordel, si tu veux pas avoir à t’y reprendre à plu­sieurs fois, tu tires dans la tête et puis c’est marre. »

Le coup de feu résonne dans tout le quartier. La balle a emporté la moitié du crâne et la cer­velle se répand sur le sol. Pro­prement et humai­nement, le flic vient de mettre un terme aux souf­frances du jeune livreur de pizzas.

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