Le Scarabée
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La crise

par ARNO*
mise en ligne : 7 septembre 2003
 

« Foutre-​​cul de lit­té­rateur de merde ! ». C’est moi qui beugle depuis les chiottes. Le bouquin emprunte briè­vement la voie des airs, tra­verse le couloir qui fait face aux toi­lettes et vient s’écraser comme une bouse sur le parquet. « Mais tu peux pas la baiser un bon coup et qu’on n’en parle plus ! »

Je remonte pré­ci­pi­tamment mon falzar et me rue sur le mal­heureux livre vautré sur le sol. « Putain de bordel à queue, quatre-​​vingt pages à nous faire chier avec tes consi­dé­ra­tions de mes deux sur ta mère étouf­fante et le respect dû à ton père, à te demander si tu vas coucher avec ta gro­gnasse à l’imparfait du sub­jonctif ! C’est pas pos­sible, ça : tu lui mets un coup de pine en deux para­graphes et tu passes à autre chose ! » Je bourre le bouquin de vio­lents coups de talon. « Quatre pages de des­cription de ta piaule, connard ! », je saute à pieds joints sur la cou­verture éventrée. « Retourne donc te branler avec le grand meaulne, pet­zouille. » Le Radiguet passe un sale quart d’heure.

Ren­trant du boulot, Caro me trouve affalé sur le sol, la ceinture débouclée, en train de mâchouiller les pages du bouquin ; un long filet de bave s’écoule de ma bouche. Elle me tire par la main et m’installe dans le grand fau­teuil du salon : « C’est pas sérieux, Arno, tu sais bien que tu ne dois pas lire aux toi­lettes. » Je lui fais mon fameux regard vitreux. Elle décroche le télé­phone : « Bon, j’appelle ton pote Phi­lippe ; t’as de la chance qu’il soit médecin, celui-​​là… »

Dans mon coin, plus calme, je fais des gazouillis de bébé et je cra­chote des petits mor­ceaux de pages imprimées. Caro me dépose une bédé entre les mains et me parle très dou­cement : « Tiens, c’est un Méta-​​Baron. Tu aimes bien les Méta-​​Barons, hein, ça te plait, d’habitude, les Jodo­rowsky ? » Je confirme d’un grand sourire : « Par les couilles du techno-​​pape ! » Elle me repo­si­tionne les cheveux sur la cal­vitie : « C’est ça, c’est ça, occupe toi avec ce joli livre, mon chéri. »

« Il a encore fait une crise ? » Caro expose la situation à Phi­lippe : « Oui, il a profité de mon absence pour lire aux toi­lettes, et je l’ai retrouvé comme ça en ren­trant » Je fixe un objet invi­sible au-​​dessus de la tête de Phi­lippe et je maugrée : « Pisse-​​copie… torche-​​cul… même pas digne d’emballer le poisson… esbroufe, faiseur… Télérama… »

Phi­lippe demande à Caro de lui rap­peler les faits aussi pré­ci­sément que pos­sible. « La pre­mière fois, tu sais bien, c’est quand tu lui as offert le volume de Hugo à la Pléiade. Il s’est mis à s’agiter dès le deuxième cha­pitre des Misé­rables, qu’il lisait dans son bain. La crise a débuté quand Hugo décrit la bar­ricade du fau­bourg Saint-​​Antoine. Il s’est mis à lire à haute voix. » À cette évocation, je m’agite à nouveau et cite de mémoire le passage en question, d’une voix grave et gran­di­lo­quente : « C’était grand et c’était petit. C’était l’abîme parodié sur place par le tohu-​​bohu. La masse près de l’atome ; le pan de mur arraché et l’écuelle cassée ; une fra­ter­ni­sation mena­çante de tous les débris ; Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En somme, ter­rible. C’était l’acropole des va-​​nu-​​pieds. », et je conclue par un hur­lement : « Hugo enculé ! » Reprenant un temps mes esprits, je qué­mande l’approbation de Phi­lippe : « M’enfin, Sisyphe qui jette son rocher près du tesson de Job au pied de l’acropole des va-​​nu-​​pieds, c’est vraiment de la bonne grosse connerie, non ? »

Phi­lippe fait mine de m’ignorer et écoute atten­ti­vement Caro : « Qu’est-ce que j’ai eu peur, j’ai bien cru qu’il allait se noyer, ce con. » Phi­lippe réca­pitule ses pré­cé­dentes pres­crip­tions : le bain pour le détendre ? « Aucun effet, c’est même pire : il a refait une crise quand il s’est mis à lire les étiquettes des bou­teilles de savon. » Du fau­teuil, je cite : « “Formule hydro-​​équilibrante” - C’est quoi cette connerie ? “Actifs réduc­teurs de sen­si­bilité”, “Formule sécurité optimale”, je t’en passe et des meilleures… Et rien que dans la salle de bain ! » Phi­lippe m’ignore tou­jours : les cal­mants ? « Pareil, j’avais décollé les étiquettes, mais il est allé les lire dans la pou­belle et il a pété les plombs. » T’as planqué les livres sen­sibles ? « Bien sûr. Mais c’est ça le pire… »

Caro pique du nez et se met à pleurer. Phi­lippe lui pose la main sur l’épaule : « Je sais que c’est dif­ficile. Mais si tu veux l’aider, il faut tout me dire. » Alors elle renifle un bon coup et confesse : « C’est ça le pire : il s’est mis à se méfier et à se cacher de moi… pour lire en cachette ! Et même dans les toi­lettes ! » Phi­lippe com­patit en silence. « Et puis je ne peux pas être sur son dos en per­ma­nence, j’ai un travail, tout de même. » Phi­lippe la récon­forte comme il peut : « Je sais… je sais… »

Elle poursuit : « Et tu ne sais pas ce qu’il raconte quand il croise des gamins ? T’imagines même pas… » Comme elle m’interroge du regard, je tré­pigne dans le fau­teuil : « N’apprenez pas à lire, c’est des conneries. Regardez la télé ! La télé, au moins, c’est de la connerie qui s’assume ! C’est de la connerie honnête, la télé ! » Phi­lippe est atterré : « Effec­ti­vement, c’est très gênant. »

Je brandis le Monde diplo­ma­tique de l’été : « Et même dans le Diplo ! Écoutez ça, une nou­velle de Garcia Marquez : “Anna Mag­dalena Bach, seule et libre sur son île, agrippa la main tendue avec toute la force de son âme, comme si elle tombait d’un pré­cipice.” C’est pas de la bonne daube en pack de douze, ça ? »

Phi­lippe consulte sa montre : « Bon, il n’est pas encore trop tard : je vais immé­dia­tement consulter des amis spé­cia­listes. » Caro demande : « Des psy­chiatres, des psy­cho­logues, des neu­ro­logues ? » Il répond en me regardant : « Non, des libraires, des bou­qui­nistes, des profs de lettre… »

Soudain, je beugle : « Flaubert suce des bites en enfer » et je vomis un épais liquide ver­dâtre en direction de Phi­lippe et Caro.

Sans se démonter, Philippe ajoute : « …et un prêtre exorciste, aussi. »

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