Le Scarabée
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La pornographie

par ARNO*
mise en ligne : 25 mars 1999
 

La pornographie à la télévision, c’est vrai… y’en a trop.

Il paraît que le film X du samedi soir sur Canal+ pertube beaucoup nos enfants. D’après notre gou­ver­nement de la gôche mora­liste, c’est à cause de la por­no­graphie télé­visée que les ch’tits n’enfants de huit ans s’y mettent à quatre pour violer (en réunion, que ça s’appelle) les ch’tites filles de neuf ans.

Il me semble que, sur les quelques 400 « agres­sions sexuelles » recensées dans les écoles cette année, beaucoup auraient été qua­li­fiées, de mon temps, de touche-​​pipi et de jouer au docteur.

Mais là n’est pas le problème.

Le fait est qu’il y a énor­mément de por­no­graphie à la télé­vision, que c’est cho­quant pour nos gamins, et que ça c’est pas bien.

Tiens, encore hier, nos écrans débor­daient de por­no­graphie dégueu­lasse écoeu­rante ignoble : en gros, ça disait « nous allons mener une guerre propre pour éviter une guerre sale ». Mais merde, faut pas montrer des choses pareilles aux enfants !

Ca nous arrive quelques mois après ce débat aberrant autour des mines anti-​​personnelles : « les mines, c’est pas bien, ça tue des civils, ça mutile des enfants, ça s’attaque aux inno­cents, c’est de la guerre pas bien, c’est de la guerre sale ». Du coup, nous nous sommes engagés à ne plus uti­liser ces cochon­cetés de mines.

Ca nous pendait donc au nez : puisque nous n’avons plus d’armes sales, nous allons pouvoir nous livrer sans res­tric­tions à notre passe-​​temps favori : la guerre propre.

Ainsi, hier, nous sommes entrés en guerre. Nos poli­tiques et nos médias se suc­cèdent pour nous expliquer clai­rement que ça sera une belle guerre, pas sale, pas moche, sans mines et sans soldats à pied (qui ont une ten­dance natu­relle à faire la guerre comme des cochons). La preuve, pour pas salir nos âmes sen­sibles, on ne nous montre car­rément rien.

D’un côté, il y a l’histoire, la nôtre à tous, celle du ving­tième siècle : les gazés, les gueules cassées, les estropiés, les morts de la Pre­mière, les mil­lions de morts de la Deuxième, les tor­tures par-​​ci, les mas­sacres par-​​là. De l’autre côté, il y a la por­no­graphie, le spec­tacle embelli et men­songer de la réalité, une por­no­graphie qu’on livre aux enfants pour les envoyer à la bou­cherie : le fleur au fusil de la Pre­mière, la Blitz de la Deuxième, la paci­fi­cation en Algérie, la nor­ma­li­sation par-​​ci et le maintien de la paix par-​​là.

La guerre propre fait partie de cette por­no­graphie : la guerre s’attaque d’abord aux civils (parce que les mili­taires coûtent trop chers pour qu’ils se tuent entre eux), elle est conçue pour mutiler les enfants, mas­sacrer les inno­cents, anni­hiler l’ennemi, en com­mençant par les femmes et les enfants (car ils repré­sentent les futures géné­ra­tions). A coup d’avions furtifs, de mis­siles de croi­sière ou de bom­bar­de­ments chi­rur­gicaux, la guerre est tou­jours aussi sale, avec ou sans les mines. On nous ferait presque oublier qu’on fait la guerre pour tuer, quand même !

Depuis hier, on a donc diffusé à nos enfants des images por­no­gra­phiques d’une rare effi­cacité : le men­songe de la guerre propre, moderne et juste. Une guerre propre n’est rien d’autre qu’une guerre sale avec un bon alibi.

« Donne-​​moi une bonne raison pour tuer cet homme, et je le ferai », c’est de la por­no­graphie et rien d’autre.

Je ne sais pas si on « devait » faire cette guerre ou non, si c’est moins pire que si on laissait faire ; per­sonne ne m’a encore réel­lement convaincu. Je préfère être honnête : sur cette opé­ration, ma religion n’est pas faite. Mais si on fait la guerre, qu’on le dise : quand on baise, on ne raconte pas après que les enfants naissent dans les choux ; quand on fait la guerre, on ne raconte pas que c’est propre. C’est crade, c’est sale : c’est bien cela qu’il faut dire aux enfants…

On y va pour flinguer, il y aura des enfants tués, des vieux mourrant d’épuisement sur le bord des routes, des malades morts de froid, des repré­sailles sur les civils, d’anonymes et obs­cènes « dégâts col­la­téraux »… ce sera répu­gnant, nous serons des assassins, nous tuerons et nous pro­vo­querons des tueries, et il faut l’expliquer aux enfants. Le cynisme, la por­no­graphie, la vio­lence, ce serait de pré­tendre le contraire.

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