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Nouvelle économie

Le pire est devant nous

par ARNO*
mise en ligne : 12 décembre 2000
 

Tout va bien ! Ça a rarement été aussi bien ! Si l’on en croit Ignazio Visco, « écono­miste en chef à l’OCDE », « il y a plu­sieurs années que les pers­pec­tives écono­miques mon­diales n’avaient pas été aussi bonnes […] l’inflation devrait rester faible […] le nombre de chô­meurs pourrait baisser de plus de 2 millions dans la zone de l’OCDE […] grâce au redres­sement vif et géné­ralisé de l’activité écono­mique en dehors de l’OCDE, la pro­duction mon­diale pourrait aug­menter d’environ 4% en 2000 et 2001 » (OCDE Obser­vateur, 7 décembre 2000). Pour ceux qui dou­te­raient du caractère éminemment idéo­lo­gique d’une telle analyse, la conclusion est claire : « Les réduc­tions d’impôts sont oppor­tunes, dans la mesure où elles peuvent contribuer à aug­menter le potentiel d’offre des économies. Tout relâ­chement de la poli­tique bud­gé­taire serait en revanche malvenu, compte tenu du dyna­misme actuel des économies et du potentiel d’épargne limité. »

Dans le jargon néo­li­béral, per­sonne ne se plaint jamais d’un crash boursier ou d’une récession. Au contraire, le néo­li­béral est fon­da­men­ta­lement opti­miste. Un crash ne se résume pas, loin de là, à la des­truction de mil­liards (et la mort d’entreprises et d’emplois), c’est au contraire un assai­nis­sement du marché : les mauvais dis­pa­raissent pour laisser la place aux bons. Une récession est, au pire, une « crois­sance négative ».

Après la chute du Nasdaq d’avril, puis la rechute de novembre, on entend tou­jours ces mêmes opti­mistes, apôtres d’un « marché assaini », du « pire qui est der­rière nous », du « ça va repartir »… « [Cer­tains ana­lystes] croient en la pos­si­bilité d’une vive hausse du marché parisien d’ici à la fin de l’année. Les tur­bu­lences en pro­ve­nance de Wall Street pour­raient se calmer, espèrent-​​ils. » (Le Monde, 2 décembre 2000).

Je vais donc jouer ici les Cas­sandre, et expliquer pourquoi le pire est encore devant nous. Vous avez perdu vos petites économies sur le Nouveau marché cette année ? Rassurez-​​vous, c’était juste un amuse-​​gueule…

La bourse en panne

Sur l’année 2000, la bourse a réalisé une belle « crois­sance négative ». À l’heure où j’écris ces lignes, le Dow a perdu 7 % depuis le début de l’année, et le Nasdaq s’est effondré de 28 %.

Ce phé­nomène va trans­former pro­fon­dément l’attitude des inves­tis­seurs face à la nou­velle économie. Quand on espère une ren­ta­bilité du capital proche de 15 % (voir plus, la nou­velle économie ayant été « boostée » par les com­por­te­ments spé­cu­latifs), un recul de 30 % est plus qu’une mau­vaise nou­velle. L’investisseur va natu­rel­lement se tourner vers des inves­tis­se­ments plus ren­tables et plus sûrs.

Pre­mière ten­dance, les inves­tis­se­ments se déportent hors des marchés bour­siers. Par exemple, comme dans les années 80, sur le marché de l’immobilier : « Le taux de ren­ta­bilité brut annuel dans le neuf se situe souvent entre 5,5 et 7%. […] Depuis plus d’un an, la valeur du foncier ne cesse de s’accroître, repré­sentant dans cer­taines régions […] jusqu’à 45 % du budget. » (Le Monde, « Acheter une maison pour la louer peut être un pla­cement judicieux », 11 novembre 2000). Une ren­ta­bilité d’un peu plus de 5%, ça n’est pas miro­bolant, mais tou­jours mieux qu’une bourse qui fait dans le négatif.

Sur les marchés bour­siers, c’est l’ancienne économie qui sera pri­vi­légiée, d’autant qu’elle a désormais lar­gement intégré les avancées tech­no­lo­giques (voir l’article de Pierre Lazuly, sur l’externalisation du secteur « Recherche et déve­lop­pement »). Cependant, les très grandes entre­prises ont investi à grands coups de mil­liards dans le rachat des start-​​up, dont les ren­de­ments futurs sont tota­lement inconnus. De ce fait, les contre­coups de la nou­velle économie frap­peront ces grandes entre­prises pro­gres­si­vement, au fur et à mesure des annonces de « mauvais résultats », de « résultats infé­rieurs aux pré­vi­sions » qui ne man­queront pas d’apparaître dans les bilans des pro­chains mois. Citons (mais ça n’est qu’un exemple parmi d’autres) l’investissement de Bernard Arnault - LVMH - à hauteur de 520 millions de francs dans Ze Bank, dont l’introduction début 2001 est incer­taine : « Après avoir englouti 480 millions d’euros dans 50 start-up, la structure d’investissement Internet du groupe Arnault se trouvait en panne de stra­tégie. L’arrivée de Suez Lyon­naise dans son capital devrait accé­lérer le "net­toyage" de son por­te­feuille de par­ti­ci­pa­tions dis­pa­rates » (NewBiz, « Europ@web sauvé des eaux par Suez Lyonnaise »).

Mais le phé­nomène le plus important est que les caisses de capital-​​risque sont vides. Le capital-​​risque est une petite partie du capital, réservée à l’activité spé­cu­lative. Son modèle prin­cipal, ici, a été de jouer sur le ren­dement du capital des start-​​up (investir quelques dizaines de mil­lions et toucher quelques mil­liards à l’introduction en bourse). La chute de la nou­velle économie pro­voque deux effets :

- dans l’immédiat, le manque de liqui­dités des­tinées à la spé­cu­lation ; on nous pré­sente aujourd’hui des fonds de capital-​​risque plus « sages », en réalité les caisses sont vides ; « L’incu­bateur @Viso fait une pose dans ses investissements, mais dément vouloir mettre la clef sous la porte », ça n’est qu’un exemple ;

- dans le futur proche, les créances dou­teuses qui ne seront jamais rem­boursées, c’est-à-dire les start-​​up qui, fina­lement, n’entreront jamais en bourse, accen­tueront encore le manque de liqui­dités. La lecture des infor­ma­tions du dernier mois est exem­plaire : « Refroidi par la situation bour­sière actuelle, le Benchmark Group annule son entrée au Nouveau Marché de Paris. Il espérait par cette opé­ration lever environ 11 millions d’euros. » (NewBiz, « Le Benchmark Group reporte son intro­duction en Bourse ») ; « L’éditeur de logi­ciels Mediapps devra encore attendre pour récolter les 360 mil­lions de francs que devait lui rap­porter son entrée au Nouveau Marché. Aucune date n’a été avancée concernant une nou­velle intro­duction » (NewBiz, « Mediapps reporte son intro­duction en Bourse ») ; le revi­rement stra­té­gique de Bernard Arnault et de sa holding Euro­patweb à 500 millions d’euros (« e-​​Arnaud : fini de rigoler ! ») ; « Abandon de son projet de fusion, fin des rêves d’introduction en Bourse, fer­meture de la filiale fran­çaise… Epo​.com mul­tiplie les décon­venues. » (NewBiz, « Epo​.com manque d’hormones de croissance »… L’ampleur des dégâts aug­mentera à chaque entrée en bourse avortée.

Bref, si les déboires bour­siers n’ont pas encore tota­lement tourné au crash monstre, les liqui­dités des­tinées au capital-​​risque (fonds spé­cu­latifs) ont fondu comme neige au soleil. Avant de voir repartir le marché « comme en 14 » (c’est-à-dire avec des crois­sances exu­bé­rantes comme en fin d’année der­nière), il va falloir attendre que les inves­tis­seurs se refassent. On ne joue pas au casino quand on a des fins de mois difficiles…

L’impossible start-​​up rentable

Aggravant la dif­fi­culté d’une reprise, l’incompétence des start-​​up à gagner de l’argent.

Le « modèle IPO » a vécu. Toute l’activité des start-​​up était un vaste jeu de capital : une activité réelle qui importait peu, la ren­ta­bilité n’étant que finan­cière, réa­lisée lors de l’introduction en bourse d’entreprises défi­ci­taires mais « pro­met­teuses ». Désormais les marchés veulent des entre­prises ren­tables. Les start-​​up rejoignent ainsi les prin­cipes de l’ancienne économie : une entre­prise ren­table qui verse des divi­dendes, et qui ne se contente pas de voir son cours boursier aug­menter du seul fait de sa notoriété.

Problème : personne ne sait faire ça.

Certes, il existe des entre­prises ren­tables dans le secteur des nou­velles tech­no­logies. Elles sont même nom­breuses. Mais nous parlons ici big bizness, pas de gen­tilles (et sym­pa­thiques) PME qui pla­fonnent à plu­sieurs dizaines de mil­lions de chiffre d’affaires. La nou­velle économie réclame des entre­prises qui, en quelques années, atteignent des capi­ta­li­sa­tions chif­frées en mil­liards (pour com­parer, le secteur de l’édition, en France, repré­sente au total un chiffre d’affaire d’un peu plus de 17 milliards de francs - tout un secteur d’activité qui ne vau­drait pas beaucoup plus que quelques start-​​up !).

Aucune entre­prise ne peut, par sa seule activité, passer d’une valeur de zéro à quelques mil­liards en quelques années. Dans la nou­velle économie, le pro­blème des com­pé­tences est encore plus aigu : ceux qui savaient monter des start-​​up (les petits HEC allaités au business plan fan­tai­siste) ne savent pas créer des entre­prises ren­tables, et les patrons qui savent gérer des entre­prises ne pigent pas grand chose aux réseaux.

De fait, les têtes com­mencent à tomber : les patrons de la nou­velle sont rem­placés par ceux de l’ancienne. Après avoir débarqué le jeune patron d’Aucland, le directeur général d’Europ@web explique (NewBiz, 21 novembre 2000) : « Il était clair pour lui, comme pour nous, que la nou­velle dimension de l’entreprise et son inter­na­tio­na­li­sation - Aucland est un leader européen des enchères entre par­ti­cu­liers - devait être menée par une per­sonne qui ait une forte expé­rience mana­gé­riale. Cela s’est passé chez e-​​bay. C’est un phé­nomène qui se géné­ralise. » Autrement dit, quand ça devient sérieux, les wonder boys de la nou­velle économie ne sont pas compétents…

Même pour le cul, on ne sait plus comment gagner de l’argent : « On croyait que le charme était la meilleure recette pour gagner sur l’Internet, la division par deux du budget consacré au net par Playboy sonne comme une douche froide pour les parties chaudes du Web. » (TF1 mul­ti­média, 11 décembre 2000).

Manque de patrons com­pé­tents, pas de recettes connues pour gagner de l’argent à grande échelle grâce au Web… si la nou­velle économie doit redé­marrer, il reste encore à trouver avec quelles méthodes et quelles compétences.

Ensuite le ralen­tis­sement actuel aura des réper­cus­sions per­cep­tibles dans le futur. Pendant le seconde moitié de cette année, les start-​​up ont disparu faute d’avoir réussi à boucler un deuxième tour de table pour cause du crash de début d’année : une bonne partie du ralen­tis­sement de la nou­velle économie s’explique par la raré­faction des entrées en bourse. Aujourd’hui, les start-​​up n’arrivent même pas à boucler un premier tour de table (c’est-à-dire à démarrer) : le rythme des entrées en bourse, qui excitent les marchés, va encore ralentir. Aucune entre­prise n’est créée aujourd’hui pour ali­menter le marché dans les mois et les années à venir.

Pour l’instant, tout cela ne signifie qu’une chose : pas de redé­marrage ful­gurant ; ça n’est pas très grave, il suffit d’attendre un peu (on vit très bien sans jouer au casino). Mais il y a plus inquiétant : tous les éléments sont réunis pour que la situation continue à s’aggraver.

Les banques plombées

Assiste-​​t-​​on à un phé­nomène com­pa­rable à celui de la crise immo­bi­lière des années 80 : des banques plombées par les créances dou­teuses dans un secteur hau­tement spé­cu­latif ? Créances dont il faut attendre l’échéance pour pouvoir mesurer l’étendue.

En effet, avec la flambée spé­cu­lative, nom­breux sont ceux qui ont emprunté auprès des banques pour investir dans le capital-​​risque. Quant aux grandes entre­prises, c’est également vers les banques qu’elles se sont tournées pour acheter les fleurons de la nou­velle économie, dis­tri­buant géné­reu­sement l’argent prêté par les banquiers.

Déjà les inquiétudes apparaissent (discrètement) dans les médias.

Les banques euro­péennes ? Selon JP Morgan, « Les plus exposées semblent être la Deutsche Bank (avec un coût potentiel du risque de 2,7 mil­liards de dollars), BNP Paribas (avec 2 mil­liards), ABN Amro et la Société générale (avec 1,6 mil­liard), le Crédit suisse (1,2 mil­liard), le Crédit lyonnais et la Dresdner (1 mil­liard) et la Royal Bank of Scotland (0,9 mil­liard) », « Ce risque se matérialisera-​​t-​​il bru­ta­lement ? Les ana­lystes ban­caires sont inquiets. Le pré­sident de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, a tou­tefois mani­festé, mardi 5 décembre, qu’il était conscient des risques d’un res­ser­rement - déjà sen­sible - des cri­tères de crédit. », « JP Morgan analyse aussi, en le rela­ti­visant, le risque lié au finan­cement des entre­prises de télé­com­mu­ni­ca­tions, et l’impact négatif de marchés finan­ciers médiocres sur la banque de détail. D’autres ana­lystes sou­lignent l’émergence de risques en Turquie et en Argentine. La Société générale, qui pré­sentait, jeudi 7 décembre, ses pers­pec­tives d’investissement pour 2001, n’est donc pas très opti­miste sur les actions ban­caires euro­péennes. "Le ralen­tis­sement écono­mique risque de peser sur l’activité banque de détail, tandis que la banque d’investissement est très exposée à la vola­tilité des marchés finan­ciers", estime Alain Bokobza, res­pon­sable de la stra­tégie de SG Equity Research. » (Le Monde, « Le ralen­tis­sement de l’économie amé­ri­caine menace les banques européennes », 8 décembre 2000).

Les banques amé­ri­caines ? « Toutes les grandes valeurs ban­caires sont "mises en examen" par les bour­siers. Pourquoi ? Parce que les amé­ri­cains sont très inquiets sur l’ampleur des crédits consentis par les grands établis­se­ments finan­ciers aux sociétés d’Internet de toute nature, que ce soit les four­nis­seurs d’accès, les spé­cia­listes des Télécoms, du mul­ti­média. Les banques sont-​​elles allées beaucoup trop loin dans les prêts accordés aux entre­pre­neurs de la nou­velle économie ? Bien des opé­ra­teurs le pensent. C’est pourquoi, Bank Of America, Citi­group, Chase Man­hattan, JP Morgan, sont for­tement à la baisse à Wall Street. La crainte est vive sur ce que l’on appelle les créances dou­teuses qui pour­raient conduire à des non rem­bour­se­ments massifs. Voilà quelques mois, Jean Pey­re­levade, le pré­sident du Crédit Lyonnais, s’est per­son­nel­lement inquiété du niveau d’endettement de grandes entre­prises du monde des télé­com­mu­ni­ca­tions et de l’électronique, compte tenu des OPA et rachats en tout genre à coups de dizaine de mil­liards de dollars. » (18h​.com, « La crise de l’internet secoue les banques américaines », 7 décembre 2000).

Plusieurs conséquences possibles :

- par la décou­verte pro­gressive des créances pourries, le « ralen­tis­sement » se trans­forme en crise ban­caire majeure, à la façon de la crise japo­naise ; cette fois, c’est le c˛ur de l’économie occi­dentale qui est frappé ;

- sans aller jusque là, les inquié­tudes sus­citées par ces infor­ma­tions sur les marchés bour­siers peuvent faire chuter les cours des banques (« crise de confiance ») : crise moins impor­tante que la pré­cé­dente, mais tout de même très dangereuse ;

- à coup sûr, un ralen­tis­sement de prêts accordés par les banques, aug­men­tation du prix du crédit, raré­faction des liqui­dités, ralen­tis­sement de l’activité. Pas non plus très encourageant.

Le péril UMTS

Mais le prin­cipal risque reste à venir : les incer­ti­tudes autour de l’UMTS pour­raient planter sévè­rement les plus grandes entre­prises occi­den­tales, engagées dans ce secteur, ainsi bien sûr que leurs créan­ciers (les banques).

L’UMTS, télé­phonie mobile de troi­sième géné­ration, qui devrait per­mettre la connexion au réseau via les télé­phones et d’autres appa­reils (votre grille-​​pain connecté à Vizzavi, c’est-y-pas chouette ?).

Les inves­tis­se­ments pour la mise en place sont déjà lar­gement engagés, et du genre pha­rao­nique. Et déjà sus­citent de nom­breuses inquié­tudes : on atteint les limites des pos­si­bi­lités d’investissement des plus grands groupes mon­diaux, on doute de la ren­ta­bilité de ces inves­tis­se­ments. Pourtant, les inves­tis­se­ments prévus actuel­lement (déjà dif­fi­ciles à ren­ta­bi­liser) risquent d’être sous-​​évalués…

Pre­mière étape : l’achat de licences d’exploitation auprès des gou­ver­ne­ments. On le sait, le prix des licences en Grande-​​Bretagne et en Alle­magne ont atteint des records (50 mil­liards d’euros en Alle­magne). La France s’est montrée plus modeste, mais on parle tout de même de sommes phé­no­mé­nales : 4 licences à 30 mil­liards de francs pièce.

Pour acheter ces licences, ce sont fusions, coa­li­tions, rachats, emprunts. En France, seuls Vivendi et France Télécom semblent en mesure de financer « faci­lement » ces opé­ra­tions. Mais même « Vivendi a dû céder 3% de la chaîne bri­tan­nique à péage BskyB. Ne rap­portant que 6,5 mil­liards de francs, cette cession de suffira pas, obli­geant le groupe à rajouter direc­tement le même montant et SFR à auto­fi­nancer le reste » (Sam-​​Mag). « La situation de Bouygues Telecom est quant à elle beaucoup plus délicate. Entre l’acquisition de la licence et les inves­tis­se­ments d’infrastructures, le nº3 français devra décaisser 42,5 mil­liards de francs attei­gnant ainsi les limites de sa capacité de finan­cement. Toute nou­velle levée de fonds auprès des action­naires (autres que Telecom Italia Mobile) étant exclue, la cession des actifs semble aujourd’hui très pro­bable ». Ima­giner Bouygues avec des dif­fi­cultés de tré­so­rerie, voir passer les rumeurs de prise de contrôle, voilà qui donne une idée de la gravité de la situation.

La baisse des « tech­no­lo­giques » sur les marchés bour­siers accen­tuent le pro­blème : les pré­ten­dants à l’UMTS doivent se défaire de cer­taines de leurs branches pour dégager des fonds, alors que les cours sont au plus bas.

Preuve encore de la gravité du moment, de grands patrons poussent déjà de belles gueu­lantes dans les médias. « Parmi les plus vin­di­catifs, Jean-​​Marie Messier n’est pas en reste ; qua­li­fiant le prix d’exorbitant et de dérai­son­nable, le pré­sident de Vivendi s’insurge contre "un impôt qui détruit de la valeur". » (Sam-​​Mag). Le plus énervé semble Martin Bouygues : « [Si le scé­nario bri­tan­nique était appliqué à la France,] "les mêmes causes pro­dui­raient des effets pires encore. Avec le même choix pour les opé­ra­teurs actuels : la mort subite ou la mort lente". » (Le Monde, « Mor­telles enchères dans le télé­phone », 2 mai 2000). Bigre, le patron de Bouygues qui prévoit une « mort » dans tous les cas… Du côté des banques, mêmes inquié­tudes : « [Jean Pey­re­levade, le pré­sident du Crédit Lyonnais] a même publi­quement expliqué que les banques n’iront pas plus loin face aux prix que les opé­ra­teurs vont devoir payer pour les licences de télé­phones mobiles UMTS de la 3e génération. » (18h​.com, « La crise de l’internet secoue les banques américaines », 7 décembre 2000). « Le finan­cement des licences et des réseaux de télé­phonie mobile UMTS est de plus en plus mis en question. Les Echos évoquent les dif­fi­cultés - démenties par l’intéressé - de MobilCom, qui pei­nerait à trouver les mil­liards d’euros dont il besoin. Le Financial Times, pour sa part, revient sur le sujet, pour signaler que l’autorité de régu­lation des banques bri­tan­niques a conseillé à ces der­nières d’être par­ti­cu­liè­rement vigi­lantes sur le secteur des télé­com­mu­ni­ca­tions. » (revue de presse de l’Usine nou­velle, 8 décembre 2000).

Au-​​delà des décla­ra­tions de grands patrons qui se plaignent avant même la tempête, c’est par l’action juri­dique que nos grands groupes essaient de limiter les dégâts (AFP, « UMTS : dif­fi­cultés pour l’attribution des licences en Europe », 27 octobre 2000) : « L’attribution des licences de télé­phonie UMTS est en train de tourner au vinaigre en Europe, où les opé­ra­teurs dénoncent les moda­lités suivies et mul­ti­plient les conten­tieux dans l’espoir de limiter la facture souvent astro­no­mique. Italie, Alle­magne, Royaume-​​Uni, Espagne, Pologne : dans tous ces pays, des litiges opposent les groupes de télé­com­mu­ni­ca­tions aux gou­ver­ne­ments, ou sont en passe de le faire. [ …] Le cas de l’Italie est un véri­table imbroglio. Les enchères viennent de s’y achever en flop pour les pou­voirs publics à la suite du retrait inopiné de l’opérateur Blu […] Furieux de devoir se contenter d’un chèque de 12,16 mil­liards d’euros alors qu’il espérait toucher le jackpot, le gou­ver­nement a décidé d’encaisser le dépôt de garantie de 2,06 mil­liards d’euros constitué par Blu avant la vente. L’opérateur a répliqué en déposant un recours judi­ciaire. Il demande des répa­ra­tions pour le pré­judice subi. […] En Espagne, […] le gou­ver­nement semble vouloir combler le manque à gagner par une taxe annuelle d’environ 600 mil­lions d’euros imposée aux opé­ra­teurs à partir de l’an pro­chain. […] Les quatre opé­ra­teurs ayant rem­porté le pré­cieux sésame pour la télé­phonie mobile de 3ème géné­ration (Tele­fonica Moiles, Airtel Movil, Amena et Xfera) pour­raient contre-​​attaquer en justice. […] En Pologne, l’opérateur privé Netia a boy­cotté cette semaine l’appel d’offres et les trois grands opé­ra­teurs du pays menacent d’en faire autant si les moda­lités de l’opération ne sont pas modi­fiées. Et en Grande-​​Bretagne, où les enchères avaient été par­ti­cu­liè­rement oné­reuses en avril (38,75 mil­liards d’euros), la justice est saisie d’une plainte de BT et One-​​2-​​One. […] Mais c’est en Alle­magne que le litige pourrait, poten­tiel­lement, coûter le plus cher aux pou­voirs publics. Le montant fara­mineux des enchères - 50,806 mil­liards d’euros, record mondial - sera très dif­ficile à ren­ta­bi­liser à court terme par les six gagnants qui croulent sous les dettes. »

En France, pour le seul achat de licences d’exploitation, il faut donc compter 30 mil­liards de francs. Somme à doubler pour le déploiement, sur le ter­ri­toire, des réseaux de relais (ins­taller des bornes, des antennes, des trucs et des bidules sur les toits des immeubles). Nous en sommes déjà à 60 mil­liards de francs par opé­rateur pour pouvoir exploiter l’UMTS.

Or la ren­ta­bilité de ces inves­tis­se­ments est tout sauf assurée. Le four du WAP est de très mau­vaise augure. Tout ne va déjà pas pour le mieux dans le monde mer­veilleux des por­tables : « Le cours de l’action Sagem a perdu plus d’un tiers de sa valeur ven­dredi à la Bourse de Paris. De son côté, l’équipementier a expliqué que le chiffre d’affaires du troi­sième tri­mestre confirmait "un ralen­tis­sement du marché du télé­phone mobile dû essen­tiel­lement à un certain de retard au démarrage du WAP et du GPRS en Europe". Or, les GSM pèsent pour 40% dans les résultats de la société. » (01net, « Le WAP pro­voque le décro­chage de Sagem », 24 novembre 2000), « les pré­vi­sions de ventes de ter­minaux WAP et GPRS au dernier tri­mestre 2000, soit 4 mil­lions d’unités, ont dû être ramenées à 2,5 mil­lions sur l’ensemble de l’Europe ». Voilà déjà, pour chaque opé­rateur, 60 milliards dont l’avenir n’est pas assuré.

Parmi les éléments aggra­vants, les pos­sibles choix stra­té­giques des opé­ra­teurs. La question porte ici sur l’ouverture ou non de leurs sys­tèmes. De deux choses l’une :

- soit les opé­ra­teurs font le choix d’un système ver­rouillé (encore pire que le WAP), afin de s’assurer un marché captif pour leurs « ser­vices », et on s’oriente vers le même plantage, faute d’un accès à l’ensemble des res­sources d’information qu’offre librement l’internet ;

- soit ils adoptent des sys­tèmes ouverts, et alors ils ne peuvent imposer leurs « ser­vices » en ligne ; leur seule ren­ta­bilité ne pro­vien­drait plus que de la four­niture de l’accès. Revenus plus faibles, et surtout inutilité des rachats que tous ces opé­ra­teurs de télécom ont effectués ces der­niers temps dans l’industrie de l’info-spectacle.

Autre risque : une mau­vaise réaction des uti­li­sa­teurs, peu désireux de voir leurs « profils » bradés. La prise de conscience des intru­sions dans la vie privée devient la pré­oc­cu­pation prin­cipale des usagers des réseaux, au fur et à mesure que leur expé­rience aug­mente (voir les Etats-​​Unis, où les ques­tions de privacy priment sur toutes les autres, notamment sur les pré­oc­cu­pa­tions sécu­ri­taires). Or déjà les seules appli­ca­tions « inno­vantes » offertes aux opé­ra­teurs pour ren­ta­bi­liser l’UMTS tournent toutes autour des sys­tèmes de pro­filage des clients, de « suivi » des abonnés et de loca­li­sation géo­gra­phique : « Mais le vrai décollage des appli­ca­tions se fera avec les outils de loca­li­sation géo­gra­phique. Aujourd’hui, la plupart des cartes SIM vendues dis­posent d’un tel module, mais les opé­ra­teurs ne l’activent pas pour diverses raisons liées à la vie privée des abonnés notamment. » (Internet Pro­fes­sionnel, « Internet mobile : à la recherche de la "killer" application », 6 octobre 2000).

On ren­verra à l’article pré-​​cité pour constater que, de plus, les opé­ra­teurs n’ont pas encore de « killer-​​app » ni de contenu attractif pour vendre leur camelote via l’UMTS… À moins de fourguer des Pokemons en MP3 en guise de télé­phonie de troi­sième géné­ration, on ne sait pas encore ce qui va motiver l’utilisation d’un réseau mobile. Ajoutons encore que, côté interface, les por­tables vont encore devoir, pour séduire, faire d’énormes progrès d’ici la fin de l’année pro­chaine, progrès tech­nique dont le flop du WAP ne convainc pas.

Mais il y a pire (pour l’instant, nous sommes dans le risque lié aux pre­mières esti­ma­tions des coûts). La brève qui suit a fait l’effet d’une bombe dans le petit milieu de l’UMTS : « Les opé­ra­teurs de télé­phonie mobile UMTS pour­raient au moins doubler le nombre de leurs relais, donc aug­menter le montant de leurs inves­tis­se­ments, pour espérer sup­porter le poids de données trans­mises, selon une simu­lation infor­ma­tique conduite par Quo­tient. Rodney Stewart, directeur général de cette société bri­tan­nique, sou­ligne que selon les cri­tères établis par cer­tains opé­ra­teurs, un réseau UMTS expé­ri­mental a tout juste sup­porté le transport de la voix et de la navi­gation sur la toile, mais s’est effondré quand on a ajouté le courrier élec­tro­nique et la trans­mission vidéo. » (Réseaux & Télécoms, « Dou­blement des relais ? », 8 décembre 2000).

En clair : les inves­tis­se­ments ont été sous-​​évalués, et il faudra peut-​​être prévoir un dou­blement des ins­tal­la­tions des réseaux. C’est-à-dire que, pour la France, on passe d’un coût estimé de 60 milliards de francs par opé­rateur à 90 milliards.

L’UMTS était déjà un risque financier énorme, il risque de tourner au gouffre. Aucune entre­prise ne saurait assumer un surcoût de plu­sieurs dizaines de mil­liards (surcoût qui, à l’échelle de l’Europe, tous opé­ra­teurs confondus, s’élèverait donc à plu­sieurs cen­taines de mil­liards), pour des revenus tota­lement hypo­thé­tiques, sachant de plus que les banques refusent désormais de suivre les entre­prises sur leurs inves­tis­se­ments UMTS.

À ce stade, on serre les fesses : l’UMTS pourrait se trans­former en gouffre de plu­sieurs cen­taines de mil­liards de dollars, l’économie occi­dentale ne pourrait pas le sup­porter. Crises russe, asia­tique, japo­naise, tout cela paraî­trait de sym­pa­thiques vacances com­parées à ce trem­blement de terre.

Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin : une autre incer­titude pourrait encore pré­ci­piter les événe­ments. Il s’agit des incer­ti­tudes scien­ti­fiques sur l’impact des por­tables sur la santé.

Tout le monde connaît les doutes sur l’utilisation intensive des télé­phones actuels. Imaginez-​​vous main­tenant habiter sous une antenne UMTS fonc­tionnant à forte puis­sance 24 heures sur 24, à une fré­quence proche du four à microondes. Entre les décla­ra­tions ras­su­rantes des États, les « exper­tises » scien­ti­fiques financées par les indus­triels, le doute grandit et déjà plu­sieurs asso­cia­tions réclament l’application d’un principe de précaution à l’UMTS. L’incertitude écono­mique autour de l’UMTS pourrait donc se doubler d’un pro­blème de santé publique.

La démons­tration scien­ti­fique d’un lien de cause à effet entre les relais des por­tables et des dom­mages phy­siques serait la pire catas­trophe possible.Mais nous n’en sommes pas là. Le « doute » suffit déjà à condamner l’entreprise :

- les États, sous la pression des opi­nions publiques, se voient déjà obligés de régle­menter de plus en plus sévè­rement l’implantation des relais UMTS (puis­sance limitée, pas de relais à proximité des écoles et des hôpitaux…) ; de fait, les prix des empla­ce­ments pour les relais aug­mentent (plus c’est rare, plus c’est cher…).

- sans compter encore le jeu du marché : des entre­prises ayant senti la bonne affaire sont en train d’acheter auprès des pro­prié­taires des empla­ce­ments sur les immeubles, pour ensuite les revendre à prix d’or aux opé­ra­teurs ; la raré­faction et le prix des empla­ce­ments libres aug­mentent d’autant.

Ainsi, sans aller jusqu’à une « crise de l’antenne UMTS folle », le moindre début de com­men­cement d’inquiétude des consom­ma­teurs fait déjà grimper le prix des empla­ce­ments pour les relais. Tra­duction : il faut déjà sans doute prévoir de doubler le nombre de relais par rapport aux esti­ma­tions de départ, mais en plus ces empla­ce­ments coûtent de plus en plus cher. Les 90 mil­liards par opé­rateur en France risquent donc d’être encore net­tement sous-​​évalués.

Déjà les effets négatifs de l’UMTS se font res­sentir. Il n’est pas en effet besoin d’attendre l’annonce, dans quelques années, du bide complet du truc, de la perte sèche que repré­sen­te­raient des cen­taines de mil­liards investis dans des réseaux qui ne seront pas ren­tables : il suffit que les marchés bour­siers s’inquiètent, pour faire sim­plement plonger les valeurs des plus grands groupes de télé­com­mu­ni­cation. Suivez les évolu­tions bour­sières des entre­prises engagées dans l’UMTS (vous savez, celles qui ont, d’après Martin Bouygues, choisi « la mort lente »). Dans Le Monde du 2 décembre 2000 : « Parmi les plus fortes baisses de la semaine, on retrouve bon nombre de valeurs TMT. L’action France Telecom, qui a touché ses plus bas de l’année dans la semaine, a perdu 10,60%, à 97 euros. Vivendi et sa filiale Canal+ ont chuté res­pec­ti­vement de 9,82% et de 9,14%, à 71,60 euros et 147,20 euros. » Chez Bourse​-City​.com, le 7 décembre 2000, on nous apprend que « France Télécom reste stoïque devant la chute du titre Mobilcom », alors que l’opérateur UMTS allemand vient se de vautrer de 35% en deux semaines : « Rap­pelons que France Télécom a payé près de 3,7 mil­liards d’euros, en début d’année, pour prendre 28,5% du capital du groupe allemand et s’octroyer une option pour en prendre le contrôle en 2003. De même, France Télécom a déboursé 3,8 mil­liards d’euros pour contribuer au paiement de la licence UMTS alle­mande attribuée à Mobilcom pour 8,5 mil­liards d’euros. »

La question des pro­chaines années : l’économie occi­dentale résistera-​​t-​​elle au péril UMTS ? Pour l’instant, même les marchés bour­siers n’ont pas l’air d’y croire…

Conclusion

Que voilà un tableau charmant !

Entre les fonds spé­cu­latifs vidés et les banques plombées, tout condamne un redé­marrage rapide de la nou­velle économie. Un redé­marrage bloqué à moyen terme, de plus, par l’absence actuelle de finan­cement de nou­veaux projets, faute d’ailleurs de la moindre com­pé­tence : en se ran­geant aux cri­tères de l’ancienne économie (ren­ta­bilité des entre­prises par le véri­table activité), la nou­velle se condamne à coup sûr.

Mais la « stag­nation » (ou faible crois­sance, c’est pareil) des marchés n’est pas la plus inquié­tante des options : que révé­leront d’ici quelques mois l’arrivée à échéance des créances plus ou moins pourries des banques qui ont mas­si­vement investi dans la nou­velle économie ?

Surtout : vers quoi nous mène l’UMTS, alors que déjà tous les marchés s’inquiètent des pos­si­bi­lités de finan­cement des entre­prises engagées dans ce combat, inquié­tudes pourtant fondées sur des esti­ma­tions dont tout indique qu’elles ont été lar­gement sous-​​évaluées ?

Autre question : les économies occi­den­tales auront-​​elles les moyens d’éponger les ardoises par l’impôt, comme cela s’est produit au Japon ? Bref, les gou­ver­ne­ments auront-​​ils les moyens d’arrêter une crise avant que l’intégralité du système ne s’effondre ? Rien n’est moins sûr : nous parlons de cen­taines de mil­liards et des plus grosses entre­prises du monde.

Le conseil boursier du jour : commencez à stocker des pâtes et du sucre.

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