Le Scarabée
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Mais puisque je vous dis que Caro n'existe pas…

par ARNO*
mise en ligne : 9 octobre 2003
 

Ben voilà autre chose ! Il y a trois jeunes femmes, visi­blement pro­fes­sion­nelles du métier, façon racolage passif, qui font le pied de grue devant la porte de mon immeuble. D’habitude, c’est pas le genre du quartier, qu’est plutôt plan-​​plan, avec extinction des feux à 20h30.

En me rap­pro­chant, je remarque qu’elles sont toutes trois outra­geu­sement blondes, et toutes trois en mini-​​robe rouge. Je suppose que c’est comme les taxis, elles doivent être dans une sorte de fran­chise, avec un cahier des charges qui impose une charte graphique.

Quand j’arrive à leur niveau, une des trois m’interpelle : « Vous êtes Arno ? » Ça me fait bizarre, parce que d’habitude, je préfère fournir un pseu­donyme à ce genre de jeunes per­sonnes. (Non, maman, c’est pas la peine de télé­phoner, c’est une plaisanterie.)

— Euh, oui, je suis Arnaud. On se connaît, madame ?
— Hé ben, mon gros lapin, tu me reconnais pas ?

Je la dévisage.
— Non, vraiment, je ne vois pas. Pourtant j’ai la mémoire des visages.
— C’est pas le visage, qu’il faut recon­naître, mon loulou. C’est ça…

Et là, elle remonte le bas de sa robe. « Ah mais alors non là euh », je bafouille, « les gens me connaissent, dans le quartier, vous ne pouvez pas, euh, comme ça, enfin quoi. »
— Alors, t’as rien remarqué ?
— Que vous aviez pas de culotte ?
— Et…
— Et euh, non, à part ça, rien d’autre.

Elle remonte à nouveau sa robe. Je com­mence à montrer de légers signes de ner­vosité (sudation, mains moites, arythmie car­diaque…). La fille ne se démonte pas :
— Alors, le piercing dans le clito, la touffe rasée, ça te dit rien ?
— Laissez-​​moi réfléchir…

Elle se met à gueuler :
— Caro ! Je suis Caro !

Les deux autres filles jouent des coudes pour s’interposer, et sou­lèvent à leur tour leurs robes : « Mais non, Caro, c’est moi ! » « Ta gueule, pou­fiasse, je suis Caro. Mais regardez, regardez. » C’est à ce moment que je me rends compte qu’un petit attrou­pement est en train de se former, et jus­tement, les gens regardent les trois filles en train d’exhiber leur intimité sous mon nez.

« Mais c’est dingue, ça, vous êtes com­plè­tement folles ! » Je digicode en vitesse les cinq chiffres qui vont bien pour entrer dans l’immeuble. La pre­mière fille glisse son pied dans la porte et se met à beugler : « Arno, je suis Caro, prends-​​moi, prends-​​moi ! » Dans la petite foule qui assiste à la scène, il me semble recon­naître ma voisine du dessous, la gar­dienne, ma pro­prié­taire, mon ins­pecteur des impôts, mon ancien ins­ti­tuteur et la meilleure amie de ma mère.

Un type que je ne connais pas me tient la porte de l’ascenseur. C’est un grand brun avec une grosse mous­tache et une cas­quette en cuir, façon Freddy Mercury. Je fais « bonjour » mais je me méfie. Le type m’aborde :
— Vous êtes Arno, c’est ça ?
— C’est ça, je suis Arnaud. Je vous connais ?
— Ah, peut-​​être, c’est à vous de voir.
— C’est tout vu, je ne vous connais pas.
— Et si je vous disais que je suis Phi­lippe ?
— Phi­lippe qui ?
— Ben, Phi­lippe Phi­lippe. Vous devez bien savoir, vous m’avez créé…
— Mais vous êtes tous fous à lier !

Et je m’enferme dans l’ascenseur. Je l’entends hurler : « Arno, je suis Phi­lippe. Prends-​​moi, choisis-​​moi, essaie-​​moi, tu ne le regret­teras pas ! » Au loin, le ch˛ur des Caro fait presque autant de bruit.

Dans l’appartement, Sophie m’attend les bras croisés, l’air pas content. Elle m’alpague au moment où je jette les clés sur la commode du télé­phone. « Tu peux m’expliquer ce bordel ? »
— Ah, tu as vu ça ? Y’a trois dingues en bas qui pré­tendent être toi. Enfin, être Caro.
— Mais tu leur as bien dit que Caro n’existe pas, hein ?
— Pas eu le temps, elles étaient en train de montrer leur chatte aux pas­sants. Tu penses bien que je me suis débiné fissa.
— Ben c’est du propre en tout cas.
— Qu’est-ce qui est du propre ?
— Tu racontes ma vie sur internet, t’ajoutes des salo­peries salaces, et main­tenant c’est sur moi que ça retombe !
— Mais toi t’es Sophie, voyons. Caro c’est un per­sonnage inventé ! Vous êtes tota­lement pas pareilles, toutes les deux !
— Que tu dis, même mes parents m’ont reconnue. Et le len­demain, tu les as mis dans un de tes textes à la noix.
— Ouh là, pas du tout. En plus, même eux j’ai changé les noms.
— T’es gentil, mais si ça s’ébruite, c’est moi qu’on va faire chier. Et je te signale qu’en bas de l’immeuble, ça s’ébruite pas mal en ce moment.
— Mais non, voyons.
— Ben si, qu’esse tu crois ? Les col­lègues, par exemple. S’ils apprennent que Caro, c’est moi, je vais m’en prendre, des vannes crado ; je les entends déjà, les gra­veleux : « Alors, on se fait reluire la bonbon ? » « Tu passes bien de l’huile dessus, hein »…
— Mais enfin, c’est tout inventé. Per­sonne ne peut confondre, t’es même pas blonde. Caro elle est blonde, et toi tu es brune. En plus, Caro elle a pas du tout le même métier que toi : elle est pas pompier, enfin pom­pière, euh, soldate du feu…
— Ben oui, parce que tu trouves pas ça sexy, hein, une femme pompier ? Ça tuerait la féminité du per­sonnage, c’est ça ?
— Mais non, ma loute, tu sais bien que je te trouve super-​​sexy, vachement féminine et tout…
— C’est ça. Résultat, y’a trois putes en bas de l’immeuble qui pré­tendent être moi !

Un coup de son­nette vient me délivrer de cette petite tranche d’enfer conjugal. Finaud, je constate : « Ah, on sonne ! » Ce sont deux flics, accom­pagnés des trois filles blondes. Au cas où je n’aurais pas remarqué, l’un d’eux précise : « Bonjour mon­sieur, c’est la police. » L’autre enchaîne :
— Vous connaissez ces jeunes per­sonnes ?
— Mais non, pas du tout.

L’un d’elles hurle : « Arno, Arno, je suis Caro ! » Les deux autres enquillent : « Mais non, c’est moi Caro ! », « Arno, Caro c’est moi, prends-​​moi ! » Les flics scrutent mes réac­tions : « En tout cas, elles, elles vous connaissent. On les a inter­pellées en bas en train de se battre et d’essayer de s’entredéchirer leurs robes. » J’hallucine.

— Bon, ce Arno, c’est bien vous ?
— Arnaud, oui, c’est bien moi.
— Dans ce cas, si vous pouviez nous dire laquelle de ces trois, euh, exhi­bi­tion­nistes est votre Caro, on vous la laisse et on embarque les autres.
— Vous pouvez les embarquer toutes les trois. Caro, de toute façon, c’est elle.

Et je montre Sophie du doigt.

— Bonjour, made­moi­selle. Vous nous confirmez que vous êtes la sus-​​dite Caro ?
— Ah mais non, moi c’est Sophie.
— Mais si, Sophie, tu sais bien que tu es Caro ! Dis-​​leur que tu es Caro.
— Dites, ça sent le coup fourré, votre his­toire, là. Bon, vous avez des papiers d’identité, made­moi­selle ?
— Mais non… c’est pas croyable, ça. Bon, elle, je la connais très bien, c’est mon amie et elle s’appelle Sophie. Mais sur l’internet, j’ai créé un per­sonnage qui s’inspire très vaguement d’elle, et que j’ai baptisé Caro.
— Donc vous me dites que made­moi­selle se nomme Sophie dans la vraie vie, et Caro sur votre site Web. C’est ça ?
— En gros, c’est ça.
— C’est quoi, votre truc ? C’est genre porno ? Échan­giste ? C’est pas zoo­phile, au moins ?
— Mais non, enfin ! Je vous dis que Caro, c’est un per­sonnage in-​​ven-​​té, qui n’existe pas. Je me suis un peu inspiré de Sophie pour le créer, mais Caro c’est seulement un per­sonnage de fiction.

L’autre flic nous fait une illu­mi­nation en direct : « Je crois que j’ai compris, chef. Donc vous nous dites que sur internet, vous racontez la vie de votre copine en en faisant une pros­tituée ? Vous en avez beaucoup des comme ça, de fan­tasmes malsains ? »

Sophie intervient : « Ah, tu vois, qu’est-ce que je disais ! »

Le chef a retiré sa cas­quette, parce qu’il com­mence à suer à grosses gouttes :
— Bon, tu m’embarques les trois putes, de toute évidence aucune d’entre elles n’est Caro.
— Alors j’embarque aussi la brune, chef ?
— Ben non, elle c’est Caro.
— Ah pardon, elle c’est pas Caro. Il vient de vous l’expliquer : elle, c’est Sophie. Il n’y a pas de Caro.
— Bon, l’andouille, là, le jour où t’auras plus de galons que moi, tu me don­neras ton avis. Main­tenant, tu fais comme je dis.

Il se tourne vers moi et explique : « Excusez-​​nous, hein, mais les bleus qui jouent les rois du pétrole, moi ça me fout les nerfs. » Je lui referme la lourde au nez : « C’est ça, et bonjour chez vous. »

Der­rière moi, je sens que Caro - merde, Sophie - est à deux doigts de me chier une pendule sur le parquet. Je fais l’innocent : « Alors, tu vois, ma douce, tout finit par s’arranger. » Malgré tout, je préfère éviter de croiser son regard pendant les pro­chaines semaines.

Tur­lututu, tur­lututu ! Faus­sement jovial, je com­mente : « Ah, le télé­phone. Ça n’arrête pas, aujourd’hui ! »

— Oui, c’est ça, je suis bien Arnaud. Et vous êtes ?
— …
— Le cinéma ? (Chérie, c’est le cinéma, ils veulent faire un film avec mes his­toires de Caro.)
— …
— Si je suis d’accord ? Mais oui, bien sûr !

Sophie est en train de me fusiller du regard. Je lui refile la patate chaude.
— Dites, le hasard fait bien les choses, j’étais jus­tement en rendez-​​vous avec mon agent. Oui, à l’instant. Je vous la passe.

Sophie empoigne le combiné avec conviction.
— Oui ? C’est ça, son agent lit­té­raire. Sophie Karo­lowskaia. Ka-​​Ro-​​Low-​​Skaia. Oui, comme ça se pro­nonce : Skaia.
— …
— (Il dit qu’ils ont adoré tes per­sonnes.)
— …
— (Surtout Caro. Ils trouvent qu’elle serait épatante dans un film : forte, intel­li­gente, féminine, moderne, aimante, gen­tille, attachante…)

Je lui glisse : « Ah, tu vois, j’avais raison. » Elle continue de me répéter ce que le type lui raconte.
— …
— (et « méga-​​chaudasse », qu’il dit. D’après lui, le coup du piercing sur le clito et la moule rasée, c’est une super trou­vaille.)
— …
— (Il dit qu’avec deux ou trois gros plans, on tou­chera le public jeune et qu’on pro­vo­quera un scandale pour la sortie.)
— …
— (Et ça lui a déjà donné une super idée pour les bonus du DVD.)

Elle masque le télé­phone de la main : « Et tu disais, sur ton per­sonnage gentil, doux, atta­chant et tout ça ? »

— …
— Mais dites-​​moi, vous m’avez l’air spé­cialisé dans le créneau du film à tout petit budget mais à forte pré­tention artis­tique, on dirait…
— …
— Oui oui, mon jeune ami, je vous écoute ; j’entends des mots qui sortent de votre bouche et qui peinent à franchir les lignes du réseau télé­pho­nique, mais ça ne forme pas des phrases sus­cep­tibles d’attirer mon attention. Il serait peut-​​être temps d’employer des argu­ments plus, disons, concrets.
— …
— Hum hum.
— …
— J’écoute tou­jours. Oui, vous com­mencez à moins m’ennuyer.

Elle pose la main sur le combiné, et elle hurle : « 50 000 euros ! Il propose 50 000 euros ! » Elle reprend le téléphone.

— Bon, là, vous entrez dans le domaine du peut-​​être. Je n’ai pas dit « fai­sable », hein. Vous en êtes encore au « peut-​​être ».
— …
— Hum hum. Là on passe du peut-​​être au possible.

Elle couvre le micro. « 70 000 euros. C’est dingue : 70 000 euros ! »

— …
— Le choix des acteurs ? D’accord, je vous le passe.

« Il veut discuter avec toi du choix des acteurs. » Je reprends le téléphone.

— Allô, oui. Pour Caro ? Je ne sais pas trop, je n’y ai jamais vraiment pensé…
— …
— D’accord, je me lance, alors. Mathilda May, Fiona Gélin, Valérie Kaprisky, Béa­trice Dalle, Maru­schka Detmers…
— …
— Comment ça, trop vieilles ? Vous avez pas vu Life­force, ce magni­fique film de Tobe Hooper ? Sci­rocco, le chef-d’˛uvre d’Aldo Lado ? Le superbe Aphrodite, de Robert Fuest ? Le Sabbath de Bel­lochio ? Et La ven­geance du serpent à plumes, le meilleur Oury ?… Ah ben non, je savais pas.

Je chu­chote à Sophie : « Il paraît que ce sont des vieux films. C’est dingue, non ? Ils pour­raient prévenir. »

— Ah, vous m’avez envoyé de jeunes actrices direc­tement chez moi, pour que je fasse une pre­mière sélection ?
— …
— Euh, non, non, je ne les ai pas vues. Elles ont dû se perdre en route…
— …
— Et pour mon propre per­sonnage, vous avez déjà une idée ?
— …
— Alain Delon ? Mais j’ai à peine trente ans ! Alain Delon il est trop vieux. Ou bien c’est parce que j’ai vu que des vieux films ?
— …
— Ah, plus cré­dible. Bon ben c’est vous qui payez, de toute façon.

Sophie est en train de tourner dans l’appartement en faisant ce geste stupide qu’elle a appris de la télé : « Yes ! » et encore « Yes ! Yes ! » Il faudra que je lui dise que ça vient du baseball, pas de chez les pom­piers new-​​yorkais.

— Dites, j’y pense, là… une des his­toires est direc­tement ins­pirée d’une nou­velle de Faulkner. Fau­drait pas que ça vous pose des pro­blèmes au niveau des droits.
— …
— Si j’ai le numéro de ce mon­sieur Faulkner ? Non, je l’ai pas sous la main. Mais il est dans l’annuaire. Vous n’avez qu’à lui dire que vous venez de ma part.

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