Le Scarabée
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Marxist reloaded

par ARNO*
mise en ligne : 30 août 2003
 

Octobre 1979. Je des­cends Unter den Linden d’un pas vif. Suivant le jargon officiel, le camarade météo­ro­logue de la télé­vision nous avait annoncé un temps « vivi­fiant » ; tout le monde avait bien compris qu’on allait se les geler. Le vent pénètre sous mes vête­ments et me mord la peau. Der­rière moi, du haut de la porte de Bran­de­bourg, le qua­drige de Johann Gott­fried Schadow défie l’Occident par delà le mur. L’impérialiste français Napoléon nous l’avait volé, nous l’avons ramené chez nous. Aujourd’hui, les mêmes chevaux narguent l’impérialiste amé­ricain et ses com­plices, retranchés dans leur ville-​​prison.

Je pense « Der Himmel über Berlin… », le ciel au-​​dessus de Berlin… Le ciel au-​​dessus de Berlin se moque des fron­tières. Aujourd’hui, il vient de l’est ; j’essaie de déchiffrer dans la forme des nuages quelque ensei­gnement venu de la seule démo­cratie véri­table. Mais le froid m’oblige à piquer du nez dans mon col.

* *

Les deux hommes m’attendent devant la porte de mon bureau. Ils portent de grands man­teaux gris, des feutres gris, des pan­talons gris et des chaus­sures noires. Ils sont accom­pagnés de deux Vopos. À mon arrivée l’un des hommes exhibe une carte aux cou­leurs d’un service de police dont j’ignore l’existence.

* *

Bureau central de la police du peuple, j’attends, seul, enfermé dans une petite pièce.

* *

L’homme au feutre gris me parle len­tement, en arti­culant chaque mot, d’un ton à la poli­tesse forcée qui suinte le mépris : « Bonjour mon­sieur Han­dersonn, je suis l’agent Schmidt. Il est inutile de vous défendre, mon­sieur Han­dersonn, nous connaissons déjà tout de vous. Offi­ciel­lement, vous tra­vaillez au service infor­ma­tique de la Maison du Peuple, où vos états de service sont appréciés. Mais clan­des­ti­nement, vous êtes un dan­gereux pirate connu sous le nom de "Mao". »

Je veux tout nier en bloc : « C’est faux, tout est faux. J’ai tou­jours été loyal envers le… » L’agent Schmidt m’interrompt d’un geste de la main : « Comment osez-​​vous pro­noncer ce mot, vous qui n’êtes qu’un social-​​traître, un agent à la solde des impé­ria­listes, vous qui avez trahi le Peuple. Oseriez-​​vous pré­tendre que le Parti s’est trompé ? Seriez-​​vous donc, en sus de vos com­por­te­ments déviants, un sale révisionniste ? »

Je tente de répondre, mais je me rends compte que je n’ai plus de bouche. Entre mon menton et mon nez, il n’y a plus que de la peau, lisse, sans aucune ouverture pour parler. Je com­mence à paniquer et à suffoquer.

L’agent Schmidt me tend une feuille de papier et un stylo : « Ce sont vos aveux, mon­sieur Han­dersonn. Vous y décrivez vos crimes contre le Peuple, ainsi que ceux de vos com­plices. Eux ont déjà signé. » Je repousse le document de la main. L’homme insiste en adoptant un ton mielleux : « Si vous ne le faites pas pour vous, faites-​​le pour le Parti. Le Parti a besoin de vous, mon­sieur Han­dersonn, il a besoin de vos aveux. Le procès de votre réseau sera exem­plaire. D’ailleurs les peines ont déjà été décidées en plus haut lieu. Des peines lourdes, exem­plaires comme je viens de vous le dire ; mais ayez confiance, d’ici quelques mois vous serez réin­tégré et tout cela sera oublié. Et le Parti en sortira ren­forcé. Je vous le répète : faites-​​le pour le Parti. Prouvez votre loyauté. »

« Je vous laisse quelques minutes pour réfléchir. »

* *

Je suis debout au-​​dessus du vide, sur la cor­niche qui ceinture le cin­quième étage du bâtiment. Je me demande quelle mouche m’a piqué de fuir par la fenêtre. Il me semble avoir entendu une voix m’ordonner de fuir.

Une voix qui me parle, ma bouche qui dis­paraît, main­tenant je suis chan­celant sur une cor­niche du cin­quième étage ; est-​​ce que je ne serais pas en train de perdre le sens de la réalité ?

* *

C’est un grand noir, assis dans un fau­teuil club. Amé­ricain sans aucun doute. À Berlin, les seuls noirs, ce sont des amé­ri­cains. Sans doute la CIA. « Bonjour Mao. Ton évasion des locaux de la Volks Polizei m’a beaucoup impres­sionné. Cela me conforte dans l’idée que c’est bien toi l’Élu… »

Le type est pris d’un éter­nuement. Il sort un mou­choir vis­queux de sa poche et s’essuie une large coulure sous le nez : « Mon nom est Morvéus. Je serai ton guide hors de ce monde. » Je lui demande comment il compte me faire passer le mur. « Il n’y a pas de mur, Mao, il n’y a que l’illusion du mur. Le monde tel que tu le connais n’existe pas. C’est une invention. Une chimère. »

Il marque une pause et semble s’amuser de mon incom­pré­hension. « Ne t’es-tu jamais demandé comment ton univers socia­liste pouvait être aussi parfait ? Pourquoi les journaux que tu lis n’annoncent que des bonnes nou­velles et ne font que vanter la per­fection de la société dans laquelle tu vis ? Pourquoi le Parti ne se trompe jamais ? » Je réalise d’un coup qu’effectivement, je vis dans une société où il n’y a pas de misère, pas de chômage, où l’ingénieur est l’ami de l’ouvrier, où la démo­cratie est par­faite, où les objectifs du plan sont tou­jours atteints et dépassés… Morvéus poursuit : « Cette per­fection n’est qu’une illusion, une invention, des­tinée à contrôler les humains. » J’interviens : « Ah, oui, l’exploitation de l’Homme par l’Homme. » Morvéus me corrige : « Non, Mao : l’exploitation de l’Homme par la machine. » Et il ajoute, mys­té­rieux : « Le nom de ce monde factice est : "la Marxist". » Puis : « Le monde de la Marxist est trop parfait pour être réel. »

Tout de même, je tique : « Mais on est en 1979. Les machines ne sont pas intel­li­gentes. Elle ne peuvent ni contrôler ni exploiter les humains. » Morvéus me rétorque : « Encore une illusion : nous ne sommes pas en 1979, mais en 5739. » Je com­prends enfin : « Ahhhh, alors vous n’êtes pas de la CIA. Vous êtes du Mossad. »

Morvéus m’explique que dans le vrai monde, il n’y a pas de pont du premier août ni de pont du huit août. Je m’insurge : « Comment, la fête des tra­vailleurs et la célé­bration de la vic­toire contre les hordes fas­cistes ne sont pas fériées dans la vrai monde ? » Il m’explique que dans le vrai monde où les hommes sont vraiment libres, il ne serait pas rationnel d’interrompre le travail des entre­prises, alors que jus­tement ce sont les entre­prises qui créent de la richesse et assurent ainsi le bonheur dans la société : « D’ailleurs, dans le vrai monde, les mois de février ont 29 jours tous les ans. C’est grâce à cette effi­ciency que les hommes libres vain­cront la Marxist. »

Der­rière lui, quelqu’un tousse. « Ah oui, je te pré­sente Annon­ciation Conception Assomption dos Santos. Pour faire plus court, on l’appelle Trimary. Elle fait partie de notre groupe. » Je regarde la fille : c’est une grande brune moulée dans une com­bi­naison de cuir ultra mou­lante. D’habitude, le cuir, ça vous potèle, mais elle, alors là pas du tout.

Le brune SM s’approche de moi : « La voyante m’a prédit que je ferai l’amour avec l’Élu. Alors quand je ren­con­trerai l’Élu, je sais que je ferai l’amour avec lui. Est-​​ce que c’est toi, l’Élu ? » Je n’hésite pas une seconde : « Oui, oui, je suis l’Élu. N’est-ce pas, Morvéus, que je suis l’Élu ? »

Et his­toire de montrer que je prends très au sérieux mon rôle d’Élu, je crie : « Vive le capital ! »

* *

Je me réveille à bord du vaisseau de Morvéus, le Jéroboam, une espèce d’amas de trucs et de machins avec des tuyaux partout et des écrans de vieux ordi­na­teurs branchés avec des pinces cro­co­diles. C’est un peu comme dans Das Boot, mais en plus sale.

* *

« Il est temps pour toi de com­mencer ton entraî­nement, Mao. » Je suis avec Morvéus dans un dojo, on a de chouettes kimonos. Morvéus a une ceinture noire, et moi une ceinture blanche.

« Ne t’inquiète pas, Mao, nous sommes bien dans la Marxist, mais dans une partie de la Marxist très dif­fé­rente du monde que tu connaissais. Un sous-​​système que nous contrôlons entiè­rement. » Je cherche à com­prendre : « Vous êtes titistes, c’est ça ? »

Et là, Morvéus m’envoie un Agé empi uchi dans les dents. Je me relève, et je lui balance un Maé guéri qu’il bloque d’un Uchi uké. Il tente un Mawashi guéri, je te lui fais un Gédan baraï et je rétorque avec un Manashi empi uchi. Ma ceinture change de couleur pendant notre combat. Elle devient jaune, orange, verte, bleue et puis marron.

Je lui fais un balayage de la mort qui tue, mais il anticipe et saute en l’air en criant : « Position de la grue de jade des trois soleils ! » Je saute aussi en l’air, et je crie : « Par la force des cinq dragons sacrés du dou­zième empereur ! » Et là, on a comme une sorte d’instant Kodak vachement long.

On reste comme ça en l’air sans bouger, on dirait que c’est le dojo qui fait demi-​​tour autour de nous, mais pas vraiment parce qu’on tourne avec lui, c’est-à-dire qu’on reste dans la même position alors que tout bouge. Enfin bref, fina­lement je déplie ma jambe et je lui balance un Fumikomi dans les dents. Ma ceinture est devenue noire.

« Tu vois, Mao, dans la Marxist, tu peux te faire down­loader toutes les formes de savoirs et de com­pé­tences humaines. Piloter un héli­co­ptère, voler une moto, parler le Tchét­chène. Tout ce dont tu as besoin pour cela, c’est de ce petit télé­phone por­table de marque Nokia˙ qui fait Java. »

Je prends le téléphone et je me fais downloader le programme Rocco Siffredi.

* *

J’attends dans le salon de la voyante. Un petit gamin me nargue en tordant une petite cuillère par la seule force de sa pensée. Je lui montre que moi, je sais bouger les deux yeux indé­pen­damment l’un de l’autre comme un caméléon.

« La voyante va te recevoir, Mao. »

Je pénètre dans une cuisine assez crado où ça sent le graillon. Une vieille me tourne le dos. Sur la nappe en plas­tique ornée d’un motif de grosses fleurs colorées, il y a une petite assiette remplie de Tuc goût bacon. Au moment où je prends un Tuc, la vieille se retourne et me regarde d’un air entendu. Je remarque : « Vous saviez que j’allais prendre un Tuc, n’est-ce pas ? » Elle sourit : « Bien sûr. Sinon je ferais une piètre voyante… » Ça ne m’impressionne pas plus que ça : « Oui, bon ben, quand il y a une assiette de Tuc, tout le monde prend un Tuc, y’a pas à être devin, non plus. »

Je me goinfre le Tuc et j’en prends un deuxième dans l’assiette. Je tique : « Mais vous saviez que j’allais en prendre un deuxième. » Elle : « Bien sûr ». J’enfourne le deuxième Tuc et je cra­chote des miettes : « Ch’est que ch’est vachement bon, ches cha­lo­peries. Quand on com­menche, on peut plus sh’arrêter. Même moi, jh’aurais pu le prévoir. »

Mais la vieille, sans que j’aie rien demandé, pose un verre d’eau devant moi, dans un geste osten­si­blement céré­mo­nieux. Là je suis scié : « Ohhh, et vous chaviez que jh’aurai bejoin d’un verre d’eau ! » Alors je qué­mande : « S’il vous plait, dites-​​moi mon avenir. Si ça peut aider, je suis taureau ascendant sagittaire. »

La voyante prend le temps d’un long silence, et m’assène : « Je suis désolé, Mao, mais tu n’es pas l’Élu. Morvéus s’est trompé. »

* *

Trimary m’interroge : « Alors, ça c’est bien passé avec la voyante ? Tu sais qu’elle ne se trompe jamais, hein. La preuve, elle m’avait prédit que je cou­cherais avec l’Élu, et main­tenant nous sommes ensembles. »

Je biaise : « Il y a comme qui dirait une mau­vaise nou­velle. Mais si tu veux bien, je préfère qu’on fasse l’amour tout de suite, et je te racon­terai la nou­velle après. »

* *

L’agent Schmidt me rejoint dans la station de métro de la Pots­dammer Platz. Il m’envoie environ 240 bourre-​​pif en moins de trois secondes, mais je lui fais Agé empi uchi, puis Maé guéri, puis une série de Yoko empi uchi, puis une tri­potée de Ushiro guéri hypra-​​méchants, ensuite je crie « Puis­sance du lotus inébran­lable du prin­temps des prin­cesses » et je l’envoie val­dinguer sur les rails du métro. Bizar­rement, on a encore un instant Kodak.

* *

Trimary me lance un filin depuis un héli­co­ptère, mais ça merde et fina­lement je me retrouve en train de retenir l’hélicoptère à la seule force de mes mains.

* *

J’arrive enfin dans la grande ville sou­ter­raine de la résis­tance humaine, Babylone ; je fais l’amour avec Trimary, du coup Morvéus organise une grande messe reli­gieuse en mon honneur.

Ça se passe dans une immense grotte et il y a plu­sieurs mil­liers d’humains et d’humaines habillés de peaux de bêtes. Morvéus parle devant la foule : « Moi j’ai la foi. Nous autres fas­cistes sommes les seuls vrais anar­chistes. » La foule l’acclame. Je me demande si je n’ai pas raté un épisode.

Et là, tous les humains se mettent à danser sur de la techno tribale.

Comme je m’ennuie, j’essaie de taper la conver­sation avec un des teu­feurs : « Alors comme ça, toi aussi tu as mangé la petite pillule rouge ? » Le type a les yeux explosés : « Ouais, man, ici on gobe tous des pillules de toutes les cou­leurs. C’est cool, man. »

Mais pendant ce temps, les machines creusent la terre en vue d’annihiler Babylone.

* *

Le caro­lingien nous casse les burnes avec des his­toires d’accumulation pri­mitive du capital et de socia­li­sation des moyens de pro­duction : « Parce que vous, les humains, vous êtes en pleine alié­nation capi­ta­liste, vous n’êtes pas foutus de passer des pro­lé­go­mènes à la ratio­nalité du socia­lisme scien­ti­fique, le lien de cau­salité ne vous inté­resse pas, vous ne savez même pas pourquoi vous êtes réel­lement là. » et d’ajouter : « Putain de bordel à queue de salo­perie de fils de pute de mes couilles ! » Je lui rétorque que le maté­ria­lisme his­to­rique influencé par la dia­lec­tique hégé­lienne, ça va bien cinq minutes, mais nous faut qu’on sauve la planète.

* *

Ensuite on fait un peu de moto, on fait sauter une cen­trale nucléaire rien qu’en la mettant au soleil, toute la ville de New York est plongée dans un black-​​out, je fais de la par­lotte avec un archi­tecte qui me vante les mérites de la Cité radieuse, je sauve Trimary qui se casse encore la gueule du haut d’un immeuble, et les machines détruisent quand même Babylone.

Et je te me fais un coma dépassé alors que c’est la veille du grand soir des len­de­mains qui chantent. C’est pas de bol.

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