Le Scarabée
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Ni vu ni connu, je t'embrouille

par ARNO*
mise en ligne : 6 septembre 1998
 

La plus belle arnaque du siècle… ça force l’admiration.

Dans le joyeux monde de l’arnaque, ma cara­bis­touille pré­férée est sans conteste la pyramide. C’est la plus élégante, la plus clas­sieuse, la plus géniale des entour­loupes. Il en existe de nom­breuses variantes (dont la plus connue est la chaîne), mais voici le principe qui cor­respond le mieux aux besoins de cet édito…

Admettons que je mette en place un système pyra­midal : j’enfile un beau costume et je me pré­sente comme courtier en pla­ce­ments finan­ciers. Je vous propose une allé­chante formule dont le taux d’intérêt est de 30% par an.

Vous me confiez (vous « inves­tissez ») 10000 francs. Au bout d’un an, je vous verse 3000 francs, soit-​​disant vos intérêts. Là où il y a arnaque, c’est que cet argent n’est pas le fruit d’un inves­tis­sement juteux réalisé avec votre capital, il s’agit ni plus ni moins d’une partie de votre propre argent (je vous rends 3000 francs direc­tement pré­levés sur vos 10000 francs de départ). Chaque année, je vous verse encore 3000 francs.

Evi­demment, au bout de 3 ans, je vous ai rendu 9000 francs sur vos 10000 francs de départ et je suis à sec. Pour continuer à vous verser des divi­dendes, je dois trouver d’autres pigeons ; c’est leur capital qui me per­mettra de payer vos intérêts. Et pour rétribuer ces pigeons les années sui­vantes, il me suffira, encore, de trouver d’autres « inves­tis­seurs ». Jamais il n’y a de création de richesse ; à chaque instant c’est le capital des nou­veaux arri­vants qui sert à rétribuer les inves­tis­seurs précédents.

Le système est génial pour plu­sieurs raisons. S’il est bien géré, per­sonne n’a le sen­timent d’y perdre. Chaque inter­venant reçoit régu­liè­rement des intérêts consé­quents, et moi ma com­mission. Le plus souvent, les pyra­mides s’arrêtent parce que la justice inter­vient ; ces­sation d’activité, donc plus de nou­veaux apports, donc je ne peux plus rem­bourser, donc tout le monde y perd. Voyez la finesse du truc : vous êtes ruiné, non parce que j’ai mal fait mon boulot, mais parce que la justice est inter­venue. Tous les escrocs ont la même excuse : « si l’on m’avait laissé un peu plus de temps, j’aurai fini par rem­bourser », ce que l’on peut encore tourner : « si la loi ne m’empêchait pas de tra­vailler, j’aurai enrichi mes inves­tis­seurs », ce que, enfin, Jean-​​Marc Syl­vestre résume par : « il faut libé­ra­liser le marché ». Autre cause de la ces­sation d’activité, mes « inves­tis­seurs » prennent peur et réclament leur capital ; ce que Syl­vestre résume d’une formule, « la confiance du marché ».

A ce point, c’est déjà génial. Avec ce qui suit, vous conviendrez que c’est car­rément sublime. De votre côté, vous savez très bien que ce système est illégal (puisque sinon toutes les banques pro­po­se­raient des taux d’intérêt de ce genre), vous êtes une victime consen­tante. Mieux encore, comme vous ne pouvez continuer à toucher des divi­dendes que si le système s’étend, vous avez tout intérêt à faire entrer d’autres pigeons dans la pyramide ; de victime vous devenez com­plice. Tout l’art de l’escroquerie est là : trans­former toutes ses vic­times en com­plices ; tout par­ti­cipant devient un de ses fer­vents propagandistes.

Mais voilà, ce système est illégal. La raison est simple : lorsqu’une pyramide atteint son expansion maximale, elle s’effondre tota­lement, et des pays entiers (Albanie) ont sombré ainsi. En effet, lorsqu’il n’y a plus assez de nou­veaux pigeons à faire entrer dans le truc, les intérêts reversés aux « inves­tis­seurs » baissent, jusqu’à fina­lement s’annuler. Puisque ceux qui sont dans la chaîne ne gagnent plus d’argent, ils réclament la res­ti­tution de leur capital. La pyramide peut rem­bourser les pre­mières récla­ma­tions (sur une sorte de « fond propre » --- l’argent qui n’a pas encore été redis­tribué sous forme de divi­dendes), mais pas au-​​delà ; ensuite c’est la ban­que­route totale, plus per­sonne ne récupère son argent. Et comme, à chaque instant, on a rem­boursé avec l’argent entrant, au final chacun se retrouve avec moins qu’au départ. La sub­tilité est la sui­vante : à chaque étape de la pyramide, le par­ti­cipant croit gagner de l’argent ; mais dans sa glo­balité, le système ne créé pas de richesse, il se contente de brasser de plus en plus d’argent (à l’échelle micro­sco­pique, on pense s’enrichir, à l’échelle macro­sco­pique, on tourne en rond).

La pyramide est l’embrouille la plus impor­tante du siècle ; c’est sur son modèle que fonc­tionne le système boursier depuis environ 15 ans.

Plus que jamais aupa­ravant, les places finan­cières ont connu des taux de pro­gression bien plus élevés que la crois­sance réelle des économies. L’activité a pro­gressé de quelques pour cents chaque année, les bourses affi­chaient des taux à deux chiffres. Il y a là un dif­fé­rentiel qu’il faut justifier.

La bourse, par elle-​​même, ne créé pas de richesse : dans un système sain, elle cen­tralise les capitaux pour les investir dans l’industrie. La valeur globale de la bourse n’augmente donc que grâce à l’augmentation d’activité de l’industrie, les divi­dendes versés aux inves­tis­seurs étant une partie des béné­fices tirés de l’activité. Donc, logi­quement, la bourse devrait pro­gresser dans les mêmes pro­por­tions que l’activité (c’est l’activité qui créé des richesses, la bourse n’est qu’un reflet). Ca, c’est la théorie naïve du capitalisme.

Puisque la bourse ne créé pas de richesse, qu’est-ce qui jus­tifie les taux de pro­gression des der­nières années ? Il faut bien que l’argent vienne de quelque part. L’argent de la bourse ne naît pas « de la bourse », sinon cela revien­drait à faire tourner la planche à billets.

C’est là que nous retrouvons la caram­bouille pré­cé­dente : la pro­gression des marchés finan­ciers n’est rien d’autre que les apports d’argent frais injecté dans le système par de nou­veaux pigeons. Les valeurs bour­sières n’augmentent pas parce que l’activité pro­gresse (on sait bien que ça n’est pas le cas), mais parce que la somme globale d’argent qui circule grossit régu­liè­rement. Les for­mi­dables masses d’argent qui cir­culent à l’intérieur du système n’enrichissent pas le système, car il n’y a aucune création de biens. Comme pour la pyramide, le brassage financier ne sert qu’à jus­tifier l’existence du système ; pour que chacun ait le sen­timent de s’enrichir, il faut aug­menter la somme globale en cir­cu­lation par l’arrivée de nou­veaux pigeons.

Les nou­veaux gogos, ici, c’est le transfert des richesses de l’activité pro­duc­trice vers la bourse par divers méthodes : la ren­ta­bi­li­sation à l’extrême des entre­prises, la finan­cia­ri­sation du bien commun et la mon­dia­li­sation. Trouver de nou­veaux pigeons, c’est tout sim­plement le libéralisme.

Dans un premier temps, il s’est agit de tirer plus d’argent de l’activité pro­duc­trice que la simple création de richesse ne l’autoriserait. Pour cela, les action­naires n’ont eu qu’à réclamer plus aux entre­prises qu’ils pré­tendent financer. C’est ce qu’on nomme, dans la langue de bois de la pro­pa­gande libérale, la « ren­ta­bilité ». Cette ren­ta­bilité s’obtient en baissant tous les coûts de l’entreprise (notamment sala­riaux) et en limitant les inves­tis­se­ments au seul profit des divi­dendes. Ainsi l’argent sort du monde du travail (salaires et inves­tis­se­ments de déve­lop­pement) pour aller vers la bourse. Une bonne entre­prise n’est plus créa­trice d’activité, mais d’argent ; elle devient un mode de transfert de l’argent de l’activité vers les marchés finan­ciers. Le nec plus ultra en la matière étant le déve­lop­pement de sociétés offrant des ser­vices inutiles (sur le modèle de Microsoft).

Mais le seul transfert de l’argent des entre­prises vers les marchés ne suffit pas à générer les for­mi­dables divi­dendes exigés par les inves­tis­seurs. La seconde méthode d’introduction d’argent frais dans le système est la finan­cia­ri­sation du bien commun. Cela consiste à donner une valeur (coter en bourse) à ce qui n’en avait pas aupa­ravant. La chose en question pré­existait, mais son aspect socia­lement vital la rendait inalié­nable. Les pri­va­ti­sation de ser­vices publics consistent donc à valo­riser (au sens de « donner une valeur ») des sec­teurs d’activité qui échap­paient aupa­ravant au système : pri­va­tiser les trans­ports en commun n’est pas seulement coter une entre­prise d’Etat, mais tout le secteur d’activité cor­res­pondant. Trans­former les pro­tec­tions sociales (santé, retraites) par répar­tition (l’argent entrant étant immé­dia­tement redis­tribué, la « valeur » globale du système était donc nulle) en fonds de pension (par capi­ta­li­sation) relève de la même logique : aug­menter la masse d’argent dans le système sans création réelle d’activité, pour faire croire à une pro­gression (chacun se croyant plus riche alors qu’il n’y a pas plus de richesses à se partager).

Enfin, lorsque la ren­ta­bi­li­sation des entre­prises a atteint son paroxysme et que la finan­cia­ri­sation du bien commun est achevée, le système doit se trouver de nou­velles sources d’argent pour s’autojustifier (comme dans une pyramide). Il s’étend, tout sim­plement, de manière géo­gra­phique. C’est la mon­dia­li­sation, qui n’est que l’expansionnisme d’un système pour sa propre survie. On a vu durant les années 80 l’arrivée de nou­veaux pigeons, élégamment rebap­tisés alors « marchés émer­gents » (le sud-​​est asia­tique et l’Amérique latine) ; dans les années 90, c’est l’arrivée d’un autre gogo, énorme, la Fédé­ration russe. C’est le plus bel exemple : un continent s’est retrouvé coté du jour au len­demain alors qu’il n’avait aupa­ravant aucune valeur bour­sière. Les richesses qui pré­exis­taient (les indus­tries, les ser­vices, les per­sonnes), par leur valeur propre, ont aug­menté la valeur globale du système.

Pour com­pléter la com­pa­raison entre le système boursier des années 80-​​90 et l’arnaque de la pyramide, il faut rap­peler que, dans l’entourloupe, le pigeon est consentant et devient à son tour un com­plice du système. Pour récu­pérer sa mise, il doit convaincre d’autres de la validité du système. Voilà qui com­plète le tableau du libé­ra­lisme : à la ren­ta­bi­li­sation à l’extrême, la finan­cia­ri­sation de tous les sec­teurs d’activité et la mon­dia­li­sation s’ajoute un for­mi­dable volet de pro­pa­gande, indis­pen­sable au système pour continuer son expansion.

Il s’agit bien d’une arnaque de type pyra­midale : chacun par­ticipe en croyant tirer des béné­fices maximums, mais dans sa glo­balité le système ne fait que brasser de plus en plus d’argent ; il s’étend mais ne crée pas de richesses. Et lorsqu’il ne peut plus s’étendre, il s’effondre, chacun se rendant fina­lement compte que les richesses à se par­tager n’ont pas aug­menté, donc que chacun ne possède pas plus qu’avant.

Depuis quelques années, nous avons assisté aux pre­miers signes d’essoufflement du système. Les ten­ta­tives d’expansion sont devenues labo­rieuses, et de plus en plus irra­tion­nelles ; il a fallu, coûte que coûte, par une pro­pa­gande incroyable, conquérir les der­niers sec­teurs inex­ploités (c’est-à-dire non cotés), et cela jusqu’au non-​​sens. Il fau­drait ainsi encore réduire les salaires des pays indus­tria­lisés (malgré l’automatisation), il fau­drait coter jusqu’à l’absurde (par l’exemple, la pol­lution !), et partout on engage des Etats qui n’ont pourtant plus grand chose à vendre à encore plus de réformes (voyez la Russie).

Et ce mois-​​ci, nous assistons à la conclusion logique de toute pyramide qui atteint ses limites d’expansion : l’effondrement. Il n’y a plus de gogos à séduire, plus d’argent frais pour rétribuer les pré­cé­dents inves­tis­seurs, donc le système est en faillite.

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