On n’a pas cessé de nous le répéter : l’action de l’OTAN au Kosovo n’est pas légitimée par le droit international, mais par notre statut de démocraties et notre volonté de faire respecter une idée supérieure à ce droit international, les droits de l’Homme. Si l’OTAN a agit hors de tout mandat de l’ONU, c’est pour contourner les réticences de certains membres du conseil de sécurité. En France, le gouvernement a bousculé la constitution (seule l’Assemblée nationale peut déclarer une guerre), parce que ça n’est pas une guerre « classique ». Et nos médias de gloser sur un nouvel ordre mondial, plus juste, où les droits de l’Homme priment sur le strict droit international, où le droit d’ingérence s’appliquerait désormais, légitimé par la sagesse des démocraties et l’avènement du Tribunal international.
Tout cela est certainement admirable, et représente un progrès certain pour l’humanité. Que les tyrans ne puissent plus se retrancher derrière le droit international (« je fais ce que je veux à l’intérieur de mes frontières ») pour massacrer est une bonne chose. (Le prochain pas serait que les multinationales ne puissent plus se retrancher derrière le droit de propriété et la libre concurrence pour massacrer la planète, mais faut pas rêver…)
Ainsi la légitimité de l’intervention au Kosovo vient de notre position de démocratie luttant contre la barbarie. C’est en tout cas ce que l’on nous raconte à longueur de temps d’antenne, et c’est la seule chose qui rende légitime l’action militaire hors du cadre de l’ONU.
Mais pour cela, il faut que nous soyons des démocraties. Et c’est là la question. Est-ce bien selon la volonté des peuples, et sous leur contrôle, que l’OTAN a agit ? Ou bien nos armées ont-elles pratiqué la désinformation, la manipulation et la démagogie, pour échapper à notre contrôle ? Même si ça n’a jamais paru évident aux yeux des troufions, il faut rappeler que les démocraties ne peuvent combattre les dictatures en utilisant les mêmes armes qu’elles (torture, représailles sur les civils, armes prohibées par les conventions internationales, etc.), sauf à y perdre toute légitimité. A quoi bon lutter contre le totalitarisme si, pour ce faire, on utilise les mêmes procédés ? Mentir, désinformer, manipuler l’opinion publique sont clairement des procédés totalitaires puisque, en déformant l’information du peuple, on lui interdit d’exercer librement son jugement.
Après ce long préambule, voici donc la question qui m’intéresse ici : puisque nous vivons en démocratie, que nous nous permettons de bombarder des télévisions et des radios, de tuer des journalistes (coupables de faire de la propagande, et nous de l’information), pourquoi n’avons-nous jamais entendu parler des corridors VIII, X, IV et « dalmatien » ? Pourquoi ces projets, qui sont au coeur des politiques de tous les pays des balkans, qui concernent directement le développement économique de l’Europe, nous ont-ils été cachés ? Pourquoi cet élément vital, dans la décision des peuples à entrer en guerre, a-t-il été occulté ?
Que sont donc ces corridors ?
Pour clarifier la situation, je vous propose le plan ci-dessous, pour vous aider à repérer les différentes localisations des tracés.

Le corridor VIII relie le port albanais de Durres à Varna (Bulgarie) via Tirana, Kaftan, Skopje, Deve Bair, Sofia, Plovdiv et Burgas.
Le corridor IV joint Dresde (Allemagne) à Istanbul (Turquie) en passant par Prague, Bratislava, Gjor, Budapest, Arad, Krajova, Sofia et Plovdiv. Des embranchements relient Nuremberg, Vienne, Bucarest et Constanca au tronçon principal.
Le corridor X traverse Salzbourg (Autriche), Ljubljana, Zagreb, Belgrade, Nis, Skopje, Veles et Thessalonique (Grèce). Des embranchements relient Graz, Maribor, Sofia, Bitola, Florina, Igoumenitza au tronçon principal.
Ces trois corridors de transport pan-européen (Pan-European Transport Corridors) font partie d’un projet plus global visant au développement des anciens pays du bloc soviétique, et à leur intégration à l’économie européenne. Au total, ce projet représente 18 000 kilomètres de routes, 20 000 kilomètres de lignes ferroviaires, 38 aéroports, 13 ports maritimes, 49 ports fluviaux. Le budget estimé, d’ici l’année 2015, est de 90 milliards d’euros. La seule partie concernant les Balkans est estimée à 10,5 milliards d’euros. (Il s’agit ici d’estimations basses : les projets de développement à l’est sont répartis, au niveau européen, en de nombreux chapitres, et il est difficile d’en tirer rapidement vue globale ; de plus, cela concerne uniquement la partie financée par l’Union européenne, sans compter les Américains, très impliqués, les Turques, ainsi que divers fonds privés ; ces chiffres sont donc certainement sous-évalués de beaucoup.) Ces chiffres sont éloquents : on parle ici de travaux pharaoniques à l’échelle d’un continent. En termes politiques, sociaux, économiques, il s’agit d’un des principaux projets de développement en Europe.
Evoquons, de plus, le projet grec de corridor « dalmatien », reliant le port italien de Trieste à la ville d’Igoumenista (Grèce), longeant la côte via l’Albanie, la Yougoslavie, la Bosnie et la Croatie, projet proposé à la mi-98, estimé à 3 milliards de dollars.

Pour finir, il faut parler d’un autre projet similaire aux corridors pan-européens, cette fois dans le Caucase et en Asie centrale, le programme TRACECA, lui aussi à l’échelle d’un continent. Son intérêt repose, pour l’économie occidentale, sur la jonction entre ce projet et l’Europe (« It had been recognised that one the weaknesses of the TRACECA route, in the context of the EU Tacis programme, was the lack of linkage between the western end and the European market », remarque formulé à Helsinky en 1997) ; ce lien repose donc sur les corridors IV et VIII, via le port de Varna.
Ainsi les projets de développement des vingt prochaines années du continent européen reposent sur la réalisation de corridors traversant les Balkans. Sur le plan, vous remarquerez que le noeud central reliant les corridors VIII, X et IV est un triangle formé par Nis, Skopje et Sofia, dont le centre géographique se situe en plein Kosovo.
Une instabilité persistante du Kosovo, de la Serbie et, de fait, de l’Albanie et de la Macédoine, serait fatale à l’un des plus importants projets humains en cours. Ah oui, j’oubliais : les débuts des travaux sont prévus pour… maintenant (les financements du corridor VIII sont quasiment bouclés, les études européennes représentent déjà des dizaines de millions d’euros, de nombreux tronçons sont en cours de réalisation).
Alors pourquoi avoir totalement occulté l’importance économique de ce conflit ? Les démocraties sont-elles si faibles qu’il faille un alibi purement humanitaire, l’argument du développement humain de tout un continent serait-il apparu, à nos yeux, moins légitime ? Pourquoi présenter les travaux qui commencent en ce moment en Albanie comme une « reconstruction » et un soutien pour « bons et loyaux services », alors qu’il ne s’agit que du début du corridor VIII, conçu et financé de longue date ? Pourquoi dire : « si les Serbes veulent des crédits pour leur reconstruction, ils doivent se débarrasser de Milosevic », alors qu’en réalité, « nous avons besoin, pour notre propre développement, de construire des infrastructures en Serbie et, pour en assurer la viabilité, nous devons nous débarrasser de Milosevic » (c’est le problème exactement inverse) ?
J’insiste : pourquoi nous a-t-on expliqué que cette région n’avait aucun intérêt économique (on nous a bien dit qu’il n’y avait pas de pétrole, preuve que nos intentions étaient plus pures qu’en Irak), pourquoi ne nous a-t-on jamais parlé du huitième corridor (que la presse albanaise qualifie de « célèbre corridor 8 »), pourquoi avoir totalement occulté le projet de transport pan-européen (que tous les gouvernements de la région placent au centre de leurs décisions économiques) ?
Est-ce qu’on ne nous prendrait pas un peu pour des cons ?






