Le Scarabée
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Où je m'épris les yeux grand fermés

par ARNO*
mise en ligne : 10 juillet 2003
 

Je trem­potte tiè­dement dans l’eau fraîche de la bai­gnoire. His­toire de faire genre, je porte mon feutre noir sur la tête et je machouille un cigare moite en bou­quinant une bio­graphie de Fritz Lang. Je divague inté­rieu­rement : chaque regard nous fait éprouver concrè­tement que nous existons pour tous les hommes vivants, or tous les hommes sont le Sha­kes­peare de Hazlitt car Sha­kes­peare est tous les hommes ; mais tous les hommes sont pour Alceste soit méchants et mal­fai­sants, soit méchants et com­plai­sants ; alors quoi ?

Caro pénètre dans la salle de bain. Elle porte ses bot­tines noires, un soutien-​​gorge noir et une invrai­sem­blable per­ruque noire. Elle me jette un regard concrè­tement éprouvant et balance : « T’as l’air d’un con comme ça. » Alors voilà.

Elle retire sa mou­moute et la pose sur le rebord du lavabo, d’où elle glisse len­tement comme une grosse limace fatiguée. Les boucles blondes de Caro lui tombent en désordre sur les épaules. De l’armoire à phar­macie elle sort son petit néces­saire de toi­lette, d’où elle extirpe le sac en plas­tique ali­men­taire qui contient notre kilo et demi de can­nabis. Elle ondule vers la chambre, s’allonge cul en l’air sur le lit et com­mence à rouler un deux-​​feuilles pur sans mélanger l’herbe à du tabac de ciga­rette, parce que c’est moins mauvais pour la santé.

- Dis, tu aimes mes pieds ? susurre-​​t-​​elle depuis la chambre.
- Qu’esse tu dis ?
- Je te demande si tu aimes mes pieds, crie-​​t-​​elle derechef.
- Oui, j’hurle depuis la bai­gnoire.
- Et tu aimes mes jambes ?
- Hein ?
- Mes jambes, je te demande si tu aimes mes jambes.
- Oui, aussi.
- Et mes fesses, tu les trouves jolies mes fesses ? Tu les trouves pas trop grosses ?
- Elle sont très bien, tes fesses, je braille.
- Et mon ventre, tu aimes mon ventre ?
- Oui, je beugle.
- Et mes seins, tu pré­fères mes seins ou la pointe de mes seins ?

Sur ce, de vio­lents coups sur le mur mitoyen d’avec la chambre d’à côté nous inter­rompent : « Bon, tu lui dis que tu aimes ses nichons, à ta gro­gnasse, mais en silence, bande de cons, y’en a qui essaient de faire la sieste ici ! »

Alors je sors de la bai­gnoire, je noue une grande ser­viette orange vif autour de mes reins et, depuis le pas de la porte de la salle de bain, je la regarde allongée sur le lit. Sa cam­brure fait res­sortir les deux fos­settes qu’elle a en bas du dos. Je lui murmure : « Je t’aime tota­lement, ten­drement, tragiquement. »

Elle se tourne lentement dans ma direction : « N’importe quoi, l’autre. »

Elle se redresse et s’assied en retrait pour me faire une place sur le lit. Je la rejoins et lui embrasse dou­cement le haut de la nuque juste sous l’oreille. Accom­pa­gnant mon baiser, elle cambre la tête vers l’arrière ; de la main droite, elle me tend le mégot de pétard qu’elle tient bien ver­tical. Je saisis le joint en lui caressant les doigts, et dépose un autre baiser à la base de son cou. Elle a un petit sourire et demande : « Et tu serais du genre à m’aimer comme un avion sans ailes, hein ? ».
-  Oui, je réponds en lui caressant les cheveux.
-  Parce que ton amour est incon­di­tionnel, c’est ça ?
-  Oui.
-  Parce que tu n’es pas jaloux.
-  Non. Je t’aime avec ta liberté.
-  Je ne t’ai jamais rendu jaloux, hein ?
-  Non.

Alors elle se dégage et se lève du lit. Elle me regarde un moment puis pouffe. Elle pouffe une deuxième fois. Elle me regarde dans les yeux, et elle pouffe une troi­sième fois, cette fois avec un petit hoquet. Et elle part d’un fou rire qui la casse en deux, la fait tituber et tomber à genoux sur la moquette. Elle rit, me regarde et devant mon incom­pré­hension, rit de plus belle.

Elle finit par se calmer, et s’assied au pied du lit, sous la fenêtre. De la chambre voisine, on entend André Rieu mas­sacrer la valse lente de Chos­ta­ko­vitch. Caro me sonde main­tenant d’un regard triste : « Tu te rap­pelles, l’autre soir, dans la salle à manger, il y avait un jeune officier de marine assis à côté de nous avec deux autres offi­ciers ? Le serveur lui a apporté un message, et il est parti. Ça ne te dit rien ? ». Ça ne me dit rien, et la moiteur de la fin d’après-midi devient suf­fo­cante. Elle poursuit tout de même : « Eh bien, je l’avais déjà vu, le matin, dans le hall. Il s’était inscrit à l’hôtel et il suivait le chasseur qui portait ses bagages jusqu’à l’ascenseur. Il m’a regardée en passant. Un simple regard. Rien de plus. Mais je pouvais à peine bouger. »

Je la regarde tou­jours sans com­prendre. Elle continue dans un murmure : « Cet après-​​midi là, Phi­lippe est allé au cinéma avec Charles et, toi et moi, nous avons fait l’amour. Nous avons fait des projets d’avenir, nous avons parlé de vivre ensemble. Et pourtant, à aucun moment, il n’a, jamais, quitté mes pensées. Je me suis dit que s’il voulait de moi, ne serait-​​ce que pour une nuit, j’étais prête à tout aban­donner. Toi, et tout mon avenir à la con. Tout ! Et pourtant, c’était étrange, parce qu’en même temps, tu m’étais plus cher que jamais. Et à cet instant, mon amour pour toi était à la fois tendre et triste. »

Elle se tait.

Ter­rassé par l’incertitude, je demande : « Et tu l’as revu ? Je veux dire, tu as… » Dans le vide brûlant de mon cerveau, je trouve péni­blement mes mots : « Tu as… couché avec lui ? »

Elle saute alors vivement sur le lit, et se met à rebondir à genoux sur les res­sorts grin­çants : « Bien sûr que j’ai couché avec lui ! Qu’est-ce que tu crois ? », dit-​​elle avec son petit rire de gamine pourrie-​​gâtée. Je dénoue ma ser­viette et m’approche d’elle ; elle arrête de sauter et m’embrasse à bouche que-​​veux-​​tu en me repoussant en arrière pour se retrouver à cheval sur moi.

Impatient, je supplie : « Alors, raconte. »

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