Le Scarabée
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Pudibonde et Lazlo du Lac

Drame en 3 actes

par ARNO*
mise en ligne : 21 octobre 2004
 
Les per­son­nages :
Arthur, le roi ;
Pudi­bonde, la fille du roi ;
Gurdule, sa ser­vante ;
Lazlo du Lac, che­valier blanc ;
Mordrir, le fourbe ;
Laposte, mes­sager royal

Acte I

Scène 1

Pudi­bonde. Ah, Gurdule, servile ser­vante, je te trouve enfin.
Dis-​​moi, qu’as-tu ouï que j’eusse dû entendre ?
Anime ta langue veni­meuse au creux de ta bouche sinistre,
Que l’air atterré s’emplisse d’un fré­mis­sement tra­gique,
Pour qu’enfin mes tympans inno­cents vibrassent d’une funeste nouvelle.
 
Gurdule.
 
Pudi­bonde. Mais vas-​​tu parler, révol­tante andouille ?
Dis-​​moi vite quel affreux destin tisse ses fils téné­breux
Dans la pénombre de nos vies tour­mentées ?
Révèle la cause de mon pres­sen­timent néfaste,
Dis-​​moi ce que c’est qu’il fallût que je sache,
Quand bien même je désire si pro­fon­dément que je ne le susse point.
 
Gurdule.
 
Pudi­bonde. En voilà assez, vilaine, de ton silence effronté !
Veux-​​tu que du bâton je te fasse donner ?
En veux-​​tu ? En voilà !
Je convoque sur le champ
Le bourreau qui te battra jusqu’au sang.
Dix coups ne te feront-​​ils point parler que je t’en ferai donner cent.
Cent coups ne suffiraient-​​ils, c’est mille que tu auras.
Mille, est-​​ce assez ? T’en faut-​​il dix mille ?
 
Gurdule.
 
Pudi­bonde. Ah, c’est vrai, j’oubliais : sourde et muette tu es née,
Sourde et muette tu demeures à jamais.
Va, inutile confi­dente, la dis­crétion est ta seule qualité
Aussi bien que ton unique défaut. Ah ! Que je suis lasse…

Scène 2

Lazlo. (Tenant en sa main un bout de fémur.)
Voici donc rugir l’orage de nos vies fra­cassées,
Voici donc mugir l’ouragan de nos féli­cités perdues,
Voici venue la veille de nos destins brisés,
Ce moment ter­rible où le gran­diose destin de nos exis­tences minus­cules
Empla­fonne les pla­tanes qui bordent les auto­routes de la banalité.
Voici jetés à nos pieds les ori­flammes d’une époque révolue,
Tandis que résonne au loin l’écho silen­cieux des tam­bours abattus.
 
Ô Arthur, mon roi, j’ai par­couru le royaume en ton nom,
J’ai vaincu les sau­vages iliaques aux marges du monde,
Déraciné l’ipéca de la rébellion, éradiqué l’ipomée de la révolte ;
J’ai fendu le tur­bercule qua­dri­jumeau et jugulé l’épopée renégate.
 
Ô Arthur, gran­di­lo­quence incarnée, Jéru­salem de la pensée,
New York de la sagesse, Hei­dol­sheim de la vertu,
C’est vers toi que mon qua­drige immaculé me tracte,
Pour recevoir l’odoriférante cou­ronne de la victoire.
 
Mais mon cœur n’a que faire de ces éloges pompeux,
De ces tributs magni­fiques et de ces pané­gy­riques ampoulés.
Mon âme n’espère de toi que l’onction la plus sacrée,
Ô Arthur, bénis enfin l’amour irré­mé­diable
Que je porte à ta fille Pudibonde.
 
Un bruit ! Qu’est-ce cela ? Qui ici ? Quoi, mais j’entends viendre !
Vite, cachons-​​nous der­rière cet opportun bosquet,
Et écoutons sans nous faire percevoir…
 
Mordrir. Per­sonne ? Il me sembla pourtant dis­cerner quelque voix.
Enfin, l’instant est propice à quelque soli­loque révélateur.
 
Lazlo. Restons pru­demment à l’abri de cette char­mille favo­rable
Et écoutons ce que mon ami et frère, mon cher Mordrir,
Va révéler sur l’instant. Ah ! L’indiscrétion m’est honteuse.
 
Mordrir. Voici donc pour Lazlo l’heure du triomphe immo­deste,
En son retour vic­to­rieux d’après le fracas des armes.
Une couardise judi­cieuse a écarté de moi la vio­lence et la mort,
Pro­messes faites à ceux qui se livrent au métier des armes,
Cependant qu’elle me prive d’un retour glo­rieux en le palais du suzerain.
Mais, sur ma foi, j’hériterai du trône et je prendrai la place du roi !
Par ma morgue, telle est la pro­messe faite à moi-​​même,
Et, si ce n’est par le courage guerrier, ce sera par quelque sombre complot.
 
Lazlo. Mordrir, mon frère, la stupeur frappe mon cœur !
C’était donc une intrigue qu’il fallait que tu our­disses.
Restons caché, que le perfide félon dévoile sur le champs son déloyal projet.
 
Mordrir. Mais c’est assez dit ! Mon plan est fait.
Il faut que je pisse.
 
Lazlo. Il s’approche !
Restons silen­cieu­sement accroupi
À l’abri de ce commode boqueteau,
Et endurons sans mot dire l’onde humi­liante
Que déverse sur nous ce renégat déshonnête.

Scène 3

Le mes­sager. J’ahane péni­blement, car telle est mon épui­sante tâche :
Esta­fette royale, je par­cours inlas­sa­blement les routes fan­geuses,
Portant avec moi le ren­sei­gnement per­tinent et l’information vitale,
Pour qu’ainsi mon sou­verain appre­nasse ce qu’il fallût que je lui apprisse.
 
Arthur. Viens à moi, insi­gni­fiant mes­sager, et livre-​​nous
Sur l’heure la com­mu­ni­cation de laquelle le contenu
Doit être connu de ma per­sonne.
Vite, que faut-​​il à l’instant que nous apprenassions ?
 
Le mes­sager. C’est une lettre anonyme, excel­lente sommité,
Remise à moi par un individu masqué à l’identité inconnue.
 
Arthur. Quel étrange présage est-​​ce là ?
Lisons vite. Hum… hum… « Lazlo du Lac »… hum… « traître »… hum…
« Obscure machi­nation »… « conju­ration »… « per­fidie »… hum…
« Ren­verser le trône… »… hum… « bien à vous »… « signé : X »
 
Pudibonde. Me voici, Père.
 
Arthur. Tu tombes bien, ma fille, l’heure est épou­van­table.
Une nou­velle ter­ri­fiante me par­vient à l’instant,
Une abjection absolue qui pro­voque en moi
Des envies de vomissure.
 
Pudibonde. Qu’est-ce donc, Père ?
 
Arthur. Une abjection, te dis-​​je !
 
Pudibonde. Certes, j’entends bien, mais encore ?
 
Arthur. L’instant est tragique.
 
Pudibonde. Dites m’en plus.
 
Arthur. La minute est dramatique.
 
Pudibonde. M’enfin merde, quoi ?
 
Arthur. C’est le méchant cou­telas du renégat que je croyais mon fils ;
Porté en mon sein il me charcute les entrailles.
Pro­fitant d’un père aimant sa fille, abusant la fille aimant son père,
Il plante sa lame odieuse dans mon dos ingénu
Et taillade per­fi­dement l’ordonnancement de mes intestins blessés.
 
Pudibonde. Ah, Jupiter, tu me foudroies !
 
Arthur. C’est ce pli, envoyé par quelque admi­rable anonyme,
Que l’abnégation magni­fique a porté à ne point se faire connaître de moi,
Qui m’apprend la démo­niaque conspi­ration.
Entends ceci, ma fille, et pleure avec ton père sous le saule de la déconfiture.
 
Pudibonde. Ah, Neptune, tu m’engloutis !
 
Arthur. Lazlo du Lac, ton promis, mon presque gendre,
Celui que nous croyions le défenseur de notre royaume,
L’étendard de notre grandeur, le bra­vache de notre diplo­matie,
Celui-​​là qui t’a juré son âme, celui-​​là qui porte mon sceau,
Nous a trompés. Trahis nous avons été,
Irré­mé­dia­blement four­voyés nous nous sommes.
 
Pudibonde. Ah, Vulcain, tu me fracasses !
 
Arthur. C’est ainsi, ma fille.
J’apprends que Lazlo marche sur notre capitale.
Franchis ce Rubicon, félon, franchis-​​le et tré­passe !
J’apprends que c’est notre fidèle Mordrir qui,
Au prix d’un courage admi­rable, a découvert
Cet étour­dissant stratagème.
 
Pudibonde. Ah, Apollon, tu me culbutes !
 
Arthur. Ainsi nous nous pré­parons à la guerre. Encore.
Lazlo sera arrêté, écorché, pendu, décapité, roué et démembré.
Puis nous lui ferons un procès équi­table.
Quant à Mordrir, ô admi­rable ser­viteur de ma grandeur,
Ta récom­pense sera celle promise à Lazlo :
Tu épou­seras ma fille Pudibonde.
 
Pudibonde. Qu’entends-je ? Mordrir ? L’épouser ? Plutôt crever.
 
Arthur. J’ai dit. Qu’il en soit ainsi.

Acte II

Scène 1

Lazlo. (Dans un cachot)
Je serai pendu demain au jour
Dommage pour la fille
De ce chateau.
Car je crois qu’elle aimait bien l’amour
Que l’on faisait tran­quille
Loin du chateau.
 
Dans le petit bois de Trousse chemise
Quand la mer est grise et qu’on l’est un peu
Dans le petit bois de Trousse chemise
On fait des bêtises souviens-​​toi nous deux.
 
On ira tous au paradis, même moi
Qu’on soit béni qu’on soit maudit on ira
Toutes les bonnes sœurs tous les voleurs
Toutes les brebis tous les bandits
On ira tous au paradis.

Scène 2

Pudi­bonde. Je ne sais pourquoi j’allais danser
À Saint-​​Jean au musette,
Mais quand un gars m’a pris un baiser,
J’ai fris­sonné, j’étais chipée.
Comment ne pas perdre la tête,
Serrée par des bras auda­cieux.
Car on croit tou­jours
Aux doux mots d’amour,
Quand ils sont dits avec les yeux.
 
Mais hélas, à Saint-​​Jean comme ailleurs,
Un serment n’est qu’un leurre.
J’étais folle de croire au bonheur
Et de vouloir garder son cœur.

Scène 3

Arthur. Il neige sur le lac Majeur.
Les oiseaux-​​lyre sont en pleurs
Et le pauvre vin italien
S’est habillé de paille pour rien.
J’ai tout oublié du bonheur,
Il neige sur le lac Majeur.

Scène 4

Mordrir. Au pays da-​​ga d’Aragon
Il y avait tu-​​gu d’une fill’
Qui aimait les glac’s au citron
Et vanille …
Au pays de-​​gue de Cas­tille
Il y avait te-​​gue d’un garçon
Qui vendait des glaces vanill’
Et citron.

Scène 5

Gurdule joue du tambour

Acte III

Scène 1

Le mes­sager. Non, ne parle pas, ne dis rien, ne réponds pas ;
Laisse-​​moi me faire entendre de toi,
Laisse-​​moi te faire écouter le son mielleux de mes sen­ti­ments,
L’évocation subtile de mon moi pour toi.
Entends aujourd’hui l’amour que je te porte,
Secret amour aujourd’hui dévoilé,
Sublime instant de notre bonheur partagé.
Non, ne parle pas, ne dis rien, ne réponds pas.
Entends le puissant gron­dement de mon désir,
Oyes l’intensité de mon envie char­nelle.
De l’amour, de l’amour, de l’amour…
L’entends-tu déborder des pro­fon­deurs de mon être,
Se déverser en vagues tumul­tueuses,
L’ouïs-tu te sub­merger de ses flots impé­tueux ?
Voilà, j’ai dit, je me suis révélé à toi,
Je t’ai fait écouter l’aveu de ma pro­messe,
À ton tour dis-​​moi, parle-​​moi, réponds-​​moi.
 
Gurdule.

Scène 2

Lazlo. Jadis gran­diose vain­queur des zim­babwéens
Hier émiment triom­phateur des ban­gladais,
Sublime conquérant des rique­wihrois,
Insolent domi­nateur à Rieu­peyroux,
Je ne suis plus qu’un homuncule ridicule.
Mais qu’entends-je ? On vient.
Qui me visite ainsi dans l’inconfort moite de mon cachot humide ?
 
Le messager. C’est moi, prince déchu, le messager Laposte.
 
Lazlo. Ah, ça n’est que toi, minable col­porteur de ragots.
Boni­menteur, bara­tineur, traîne-​​bobards,
Dis­pen­sateur de fausses nou­velles,
Ânnoneur de rumeurs infondées,
Sache qu’en mon for inté­rieur, Laposte,
Je t’ai rebaptisé Lin­ternet.
Fais ton office, et va, je ne t’admire point.
 
Le messager. C’est une lettre de votre ex-​​promise, la douce Pudibonde.
 
Lazlo. Une lettre de Pudibonde, vite, que m’écrit-elle ?
 
Pudi­bonde. (En voix off)
Mon aimé, sen­ti­nelle de mon cœur, pru­nelle de mes yeux,
Quand tu liras cette lettre, je ne serai plus.
Je serai tré­passée, j’aurai mouru, j’aurai décédé.
Mon corps péris­sable ne sera plus l’hôte de mon âme impé­ris­sable,
Mon cœur mortel n’accueillera plus mon amour immortel.
Je ne veux assister à ton trépas, aussi me suicide-​​je
En gobant une balle de ping-​​pong.
Adieu, adieu, mon bel amant,
L’idée de ton sup­plice m’est insup­por­table,
Je clos mes yeux sur le sou­venir imper­tur­bable
De nos baisers enflammés.
 
Lazlo. Ô indomp­table ento­mo­logie foren­sique,
Que ne m’emportes-tu point sur l’heure
Dans la valse des diptères nécro­phages,
Que ne viennent la cynomya mor­tuorum,
La fannia cani­cu­laris et son cortège d’hydrotaea ignava !
Ô mon âme, laisse-​​toi envahir par les larves grouillantes,
Que mon ventre putride accueille avec bien­veillance la danse des pho­rides,
Des cal­li­pho­ridae et des sar­co­pha­gidae.
Je ne saurai vivre sans toi, ô ma prin­cesse,
Je ne saurai me contenter d’amours mor­ga­na­tiques et ancil­laires.
Viens à moi, lucilia ampul­lacea, je t’invoque !
(Sur ce, il meurt.)

Scène 4

Arthur. Quel drame cruel, quelle déchéance innom­mable.
Ma tendre fille morte, mon meilleur vassal décomposé.
Ô destin cruel, ô fatalité ennemie,
Que règnent, en ton nom, les signes positifs de la mort.
Venez à moi, livi­dités, rigidité cada­vé­rique et refroi­dis­sement cor­porel,
Venez à moi, autolyse et putré­faction, je vous invoque !
(Là-​​dessus, il se suicide en avalant son sceptre.)
 

Scène 5

Mordrir. Mon triomphe est complet, mon destin est parfait.
Per­sonne ne pourra plus s’interposer fal­la­cieu­sement
Ci-​​devant le trône qui m’est aujourd’hui promis.
Je réponds guilleret à l’appel du pouvoir.
Oh ! Mais que m’arrive-t-il ?
(Il porte sa main à sa poi­trine, et tré­passe soudainement.)

Scène 6 - Conclusion

Le mes­sager. (S’adressant au public)
Vois, aimable audience, gens de qualité et dames de bonne com­pagnie,
Vois l’accomplissement du destin iné­luc­table
Lorsqu’il frappe les félons, les tyrans cruels et les amants illé­gi­times.
Sois témoin de la justice imma­nente qui punit les méchants.
Quant à moi, homme simple et humble,
Me voilà pro­prement récom­pensé :
J’ai une femme peu bavarde.
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