Le Scarabée
Masquer la pub

Shmoking, no shmoking

Une aventure du shmok

par ARNO*
mise en ligne : 30 octobre 2003
 

Pas de yiskor pour le shmok

Inté­rieur nuit. Un immeuble miteux de la ban­lieue de Los Angeles, octobre 1942, deuxième étage à gauche. Tra­velling avant sur le foutoir indes­crip­tible qui jonche mon bureau. Le cadre s’élargit, par la fenêtre on devine les lettres géantes d’Hollywoodland.

Je me prépare pour la soirée dans le petit cabinet de toi­lette. Je rec­tifie les plis de mon costume en lin couleur crème, assorti à mon Panama crème ; l’ensemble va par­fai­tement avec mes richelieu bico­lores crème et marron ; la répar­tition des bro­gueings est idéale. Et mes gatkes par-​​dessous pour pas trop me les geler. Je pète le feu comme un faigelah.

Coup de son­nette. Je me jette une giclée d’eau de Cologne sur le visage et je referme pres­tement le panneau cou­lissant du cabinet. Pose avan­ta­geuse, assis au bureau sur une chaise bran­lante. La chaise qui ne branle pas, je la réserve aux clients. « Arein, c’est ouvert. »

La fille ondule jusqu’à mon bureau dans le frou­frou­tement de sa robe de soirée ; les reflets de sa blondeur platine inondent la pièce d’une lumière irréelle. Je la reconnais illico et ça me colle une sacrée frassk : Carol Sym­phony, la plus scan­da­leuse star­lette du moment, un sourire à se flinguer, une paire de bristen dont les appa­ri­tions à l’écran pro­voquent d’incontrôlables vagues de suicide, des jambes à user plu­sieurs paquets de rasoirs jetables. Dans la Navy, les gars ont donné son nom au nouveau modèle de bouées de sau­vetage et sa photo accom­pagne leur passe-​​temps favori pendant les longs mois de manœuvres en mer. Vingt-​​trois ans à peine mais, selon la presse spé­cia­lisée, déjà une liste d’amants plus longue que le bottin mondain. Tous plus riches et célèbres les uns que les autres, g’vir, alter kucker et com­pagnie. Une yingeh tsats-​​keh avec un sacré tem­pé­rament, à ce qu’y se dit.

« Arnold Kon­cha­lowsky ? », elle demande. « En tout cas, c’est ce qui est écrit sur la porte. Qu’est-ce que je peux faire pour vous, miss ? » Son visage ressort par longues inter­mit­tences de la semi pénombre, pris dans l’éclairage cli­gnotant du panneau lumineux du shandhoiz qui occupe les étages du dessous. Pas évident de faire dans le détective upper class quand on a son bureau au dessus d’un bordel.

Comme elle aurait un peu ten­dance à me mettre le shlang en folie et les baitsim en chaleur, je sors d’un tiroir ma fidèle bou­teille de bronfen accom­pagnée de deux verres, his­toire de me donner une conte­nance. J’essuie celui que je destine à la pou­lette avec la pochette de mon costard. D’un geste expert (la force de l’habitude), je nous sers deux lampées et je fais un rapide kiddush : « L’chei-im ! » et cul sec. La fille m’accompagne : « L’chei-im », cul sec. Sûr, sacré tem­pé­rament, la pépée.

Elle sort une photo de son sac : « Cet homme est Richard Stillman, il a disparu depuis quelques jours. » J’attrape le por­trait : « Minute, beauté, c’est pas la peine de m’entourlouper : ce type, même moi je le connais : c’est Long Dick Steel, l’acteur. Un de vos nom­breux gelibteh, si je ne me trompe. » Elle ne cille pas : « Je vois que votre répu­tation de shmok n’est pas usurpée : Richard, Dick… Stillman, Steel… vous croyez qu’on se creuse beaucoup la tête, dans le show-​​business, pour trouver nos pseudos ? » Il me semble piger le principe : « Azoy ? Et vous, votre vrai nom, c’est pas Carol Sym­phony, alors ? » Elle sourit : « Vous êtes une flèche. Effec­ti­vement, c’est aussi un pseudo. Mon vrai nom, c’est Simhona Karo­lovskaia. Je suis née dans un petit shtetl près de Duvno. »

« Bon, et je suppose que vous voulez que moi, je vous retrouve votre Long Dick… » Elle me jette un regard méchant : « Non, si je vous ai montré sa photo, c’était juste pour passer le temps. » Voilà qui m’étonne : « Ah bon ? » Elle s’énerve car­rément : « Mais bien sûr que vous devez le retrouver, dumkop ! »

« Je com­prends que vous soyez un peu tendue, miss, mais rassurez-​​vous, je suis l’homme de la situation. Si vous m’aviez annoncé avoir perdu votre k’nippel, moi seul serait capable de vous le retrouver. Si y’a bien un foigel dans cette ville, c’est moi. » Elle se contente de pousser un énig­ma­tique : « Ech ! »

« Bon, fau­drait qu’on parle gelt, main­tenant, gesheft, business si vous pré­férez. Je vous pré­viens, je ne suis pas donné. » Elle me rétorque : « On ne va pas en faire une far­sh­lepteh krenk, dans ma branche d’activité, l’argent, c’est chei kuck. » J’explique : « Dans la mienne, par contre, c’est important. Graisser des pattes, sou­doyer des témoins, cor­rompre des filles faciles… tout cela revient cher. Et croyez-​​moi, dans les bas-​​fonds de cette ville sordide, on ne fait pas parler les gens avec un plat de borsht. » « Votre prix sera le mien… » Je prends une pro­fonde ins­pi­ration et je me lance : « cin­quante cents la journée » et, en essayant de ne pas ciller, j’ajoute : « plus les frais. » Elle pose la photo sur mon bureau en se levant et conclut, comme ils disent dans la région de Duvno : « It’s a deal. »

Je la rac­com­pagne à la porte et, en sortant, je porte ma main à mes lèvres avant d’effleurer la mezuzah. Danken Got !

* *

Le « maître d’ » en livrée m’accueille à l’entrée : « Bonjour à Le Paris, Môs­sieur. Si môs­sieur veut bien me souivre, le jeune damoi­selle l’attend sur la tabeul. (NdT : en français dans le texte) » Mazette, Le Paris, l’un des restaus les plus chics des environs, on ne doit pas y servir de nosherie. Une voix féminine m’y a donné rendez-​​vous. Des infor­ma­tions impor­tantes, qu’elle m’a dit, « venez seul ». Vu l’endroit, ça va m’exploser la note de frais. J’espère que ça n’est pas une meshu­geneh et qu’elle ne va pas m’agonir de tom­be­reaux de conneries qui vont me coûter tzufil.

La fille qui m’attend à la table est sur­montée d’une invrai­sem­blable cri­nière rousse, façon publicité pour de la bière irlan­daise. Pas moche, presque une shaineh maidel même ; mais visi­blement prosteh leit : elle s’est offert un moment de luxe en me donnant rendez-​​vous au Paris. Elle me saute au paf illico : « Faites comme si nous étions amants, l’endroit est truffé d’agents français. » (Je hais les français, ils ne se lavent jamais, leurs fro­mages sentent des pieds et il paraît que ce sont tous des anti­sé­mites.) Plus fort, elle demande : « Tu as un revolver dans la poche, ou tu es sim­plement content de me voir ? » Pour donner le change, je répond : « Je me demande ce qu’une fille vul­gaire comme toi fait dans un endroit élégant comme ça… » et on rit tous les deux très fort. Visi­blement, per­sonne n’a repéré notre petit manège, les ser­veurs français (sans doute tous des agents de Vichy) doivent penser que c’est ainsi que l’on parle en Californie.

Nous nous asseyons. Je masque ma bouche der­rière la carte et je lui chu­chotte : « Qui êtes-​​vous, pourquoi sommes-​​nous ici ? » Elle déplace sa propre carte jusqu’à ce qu’elle touche la mienne et se penche dis­crè­tement pour échapper aux regards indis­crets des agents français : « Ava. Ava Le Montjus, mon­sieur Kon­cha­lowsky. » Je demande : « “Le Montjus”, c’est un nom français, non ? » Elle : « Oui, mais ne vous inquiétez pas, je suis avec la Résis­tance, et j’ai jus­tement un contact dans ce res­taurant qui détient des infor­ma­tions qui pour­raient vous intéresser. »

Je suis scié : « La Résistance française, ici à Los Angeles ? »

Le « maître d’ », genre pati­bu­laire et visage louche, vient prendre la com­mande. Le monocle, y’a pas, ça ne donne jamais un air sym­pa­thique. J’adopte l’attitude du type qui balance non­cha­lamment des chiffres au hasard dans un res­taurant chinois comme s’il connaissait la carte par cœur : « Je vais prendre la Cara­bis­touille de choses molles servie dans sa sauce tiède (en français dans le texte), et pour mon amie, ce sera la Ribam­belle de petites salo­peries fraî­chement chiées par le Chef (en français pareil). » Je me penche vers Ava : « Tu prends tou­jours ça, n’est-ce pas ma chérie ? » Le type se plie en deux, claque bruyamment des talons, énonce « Excellent choix, indeed, môsieur. » et se dirige au pas de l’oie vers les cui­sines. Je chu­chote à made­moi­selle Le Montjus : « En fait, il m’a l’air plutôt sym­pa­thique, celui-​​là, pour un français. »

Je me cache le visage avec ma ser­viette de table : « Ava, quel rapport entre la dis­pa­rition de Long Dick Steel et la Résis­tance fran­çaise ? » Mais à ce moment, le groupe de musi­ciens, tous en t-​​shirt moulant à rayures hori­zon­tales, petit foulard rouge et ridicule béret noir sur la tête, accoste notre table. Je fais signe à Ava de faire comme si. Celui qui tient l’accordéon propose : « Si mon­sieur veut nous indiquer une chanson, nous nous ferons un plaisir de l’interpréter pour lui et son amie. » et il sourit à Ava. Je ne me laisse pas démonter : « Hé bien, quelque chose de roman­tique, voyons. Je ne sais pas, moi… vous connaissez Di Zil­berne Chasene, par exemple ? » Le type me fait un franc sourire : « Mais bien sûr, mon­sieur. », il se tourne vers les deux autres, compte « Ein, Twei, Drei ! » et les voilà qui entonnent une version que je ne connaissais pas, dont le refrain est « Du bist eine schöne Blume ». C’est vrai que le yodel, ça met une ambiance très romantique.

Ava me glisse : « J’adore la belle musique. » J’opine : « Moi aussi, allons-​​nous-​​en. »

Une fois que les gus sont partis chanter « Heili heilo on rentre du boulot » à une autre table, Ava m’avertit : « Ces types ne me semblent pas très nets. Ils ont un accent bizarre, pour des français. » Je dois avouer : « This sounds like French to me ! » (note du tra­ducteur : intra­dui­sible ; lit­té­ra­lement : « pour moi c’est du chinois »). Je remarque cependant : « Mais c’est vrai qu’ils ne sentent pas très mauvais, pour des français. C’est étrange, non ? »

Soudain elle a l’air paniquée : « Partons d’ici, vite. » On se lève et on se dirige vers la sortie. Ava marche très vite. Je pense « Ava m’fatiguer si elle continue à marcher comme ça. Ava falloir qu’on ralen­tisse. » et je suis plutôt content de ma connerie.

Sur le trottoir, elle me fait face et se met à parler très vite : « Il faut que je vous parle. Main­tenant. Long Dick Steel est… », elle s’interrompt, ferme les yeux ten­drement et se pend à mon cou. « Allons, made­moi­selle, on se connaît à peine. C’est peut-​​être un peu rapide pour se câliner comme ça en public, vous ne trouvez pas ? » À cet instant, trois soldats de la Wer­macht sur­gissent du res­taurant, pis­tolet mitrailleur au poing. Je reconnais les musi­ciens de tout à l’heure.

Dans un moment d’intense lucidité intel­lec­tuelle, je lève les bras en signe de red­dition. Ava s’effondre à mes pieds. Je me penche : « Hé ben… ? » et je constate qu’un point san­glant se forme dans son dos. Le type qui tenait pré­cé­demment l’accordéon aboie des ordres en faisant des mou­linets avec les bras : « Alles, was lebt, singe frölich : Die Musik­kunst bleibet ewig ! » Ter­ri­fiant. Avant de détaller, j’ai le temps de penser : « Des nazis ! Je déteste ces types-​​là. »

Je vous passe les détails inutiles, mais en gros je parviens à m’échapper.

Arrivé à mon bureau, je découvre qu’Ava avant de mourir m’avait averti en glissant un billet dans la poche de mon manteau. Sur le billet, il y a l’adresse d’un hangar sur le port.

* *

Brume à couper au couteau, les lam­pa­daires plaquent des ombres inquié­tantes sur les murs du hangar. Je m’accroche à mon Panama pour ne pas me pisser dessus.

Je pénètre dans le hangar, l’arme à la main. Un vision impres­sion­nante m’attend : un hydravion gigan­tesque occupe presque entiè­rement l’immense espace. Chaque aile semble mesurer près de cin­quante mètres. Sept mons­trueux moteurs sont déjà assemblés, un espace sous l’aile gauche semble en attendre un hui­tième. Les hélices sont hautes comme un immeuble de deux étages. Sur son flanc est affiché en lettres géantes : « Kai­se­rHughes Corp ».

Un corps nu est étendu sous l’empennage de l’engin. Long Dick Steel. Une mare de sang. Pénis sec­tionné. La lettre aleph gravée au couteau sur le buste.

Dehors un orage éclate, avec bruit de foudre, éclairs qui font bouger les ombres et tout le toutim.

Ma tâche s’achève ici. J’ai logé mon client, il ne me reste plus qu’à faire mon rapport à miss Sym­phony. Quand même, je m’interroge : quel rapport entre un acteur mort, à poil, castré et tatoué d’un aleph de sang, un avion géant, et une bande de musi­ciens de la Wer­macht dans un res­taurant français ? Quoi donc, si ce n’est une shrek­lecheh zach ?

Le shmok se rebiffe

Au bout du canon de mon revolver, il y a le visage moche et haineux du nazi accor­déo­niste du res­taurant français. L’inconvénient de la situation, c’est qu’à quelques cen­ti­mètres de mon propre visage, ce même nazi pointe son Lüger dans ma direction. Nos bras se croisent au niveau des poi­gnets. Près de nous, un de chaque côté, les deux autres musi­ciens nazis s’effondrent au ralenti.

Comme la situation est un poil bloquée, j’en profite pour vous expliquer comment j’ai réussi à me débar­rasser de deux nazis pendant que nous nous tenions mutuel­lement en respect avec le troisième…

Je venais de réciter un rapide kaddish près du corps de feu Long Dick Steel et je m’apprêtais à regagner mes pénates, quand les trois zicos franco-​​allemands me sont tombés sur le râble. Presto j’ai défou­raillé mon flingue et j’ai braqué les trois affreux. Le temps de faire ça, eux aussi me visaient. Trois contre un, avec ce genre d’armes, je ne par­vien­drais même pas à en emmener plu­sieurs avec moi au ganeydn. His­toire de les tenir à dis­tance, j’ai alors com­mencé à changer de cible : une fois celui de gauche, puis celui en face de moi, puis celui de droite, puis celui de gauche, et ainsi de suite, à toute vitesse. Les deux nazis sur les côtés, entraînés par l’effet de symétrie, se sont à leur tour mis à changer de cible à toute vitesse. Celui de gauche me visait, puis visait celui en face de lui, puis le chef, puis moi et ainsi de suite ; celui de droite me visait, puis celui en face de lui, puis le chef à sa droite, et puis moi… Moment intense : ballet que tout amateur de belles cho­ré­gra­phies viriles avec des armes à feu se doit d’apprécier. À un moment où les deux musi­ciens nazis étaient en train de se braquer mutuel­lement, j’ai crié « Pan » et, par réflexe, ils se sont entre­flingués. Ils ne devaient pas être nazis depuis bien long­temps, parce que des nazis pro­fes­sionnels se seraient montrés beaucoup moins nerveux…

Reste le pro­blème du troi­sième, qui me braque autant que je le braque. Ça n’est pas une situation d’avenir, parce que si je tire il tire, et inver­sement, et on s’envoie mutuel­lement brouter les pis­senlits par la racine. Alors on com­mence à reculer len­tement, len­tement, sans cligner des yeux et sans cesser de se tenir en joue.

Tout en reculant, il me vient une idée épatante pour essayer de le désta­bi­liser : réciter à haute voix des extraits de la Torah. Comme c’est un nazi, ça va le faire chier et, avec un peu de chance, il va perdre tous ses moyens. Je me lance, de tête, tou­jours en le visant : « Et j’enverrai sur toi l’Ange de la Ven­geance… euh… et il vengera mes enfants… euh… et mes ennemis crain­dront ma colère… euh… hum… » C’est dans ces moments-​​là qu’on regrette de n’avoir pas été plus stu­dieux en pré­parant sa bar-​​mitsve. Face à moi, le nazi n’a pas l’air du tout impres­sionné ; au contraire, c’est lui qui se met à déclamer : « La terre sera tota­lement dévastée, pillée de fond en comble ; le monde entier dépérit et se dégrade, les habi­tants de la terre se consument, il n’en reste que très peu. Le son joyeux des tam­bourins a cessé. La cité du néant s’est effondrée, toute allé­gresse a disparu, la joie est bannie du pays… » Je vois son doigt presser la détente de son Lüger, pendant qu’il conclue : « Isaïe 24, 1-​​13 ». Je com­prends alors que je vais rejoindre mon créateur, zigouillé par un musicien allemand qui n’a pas séché son catéchisme.

Je devrais voir défiler mon exis­tence devant mes yeux, mais seul un écran vide et blanc apparaît. C’est un peu vexant.

Mon pied bute sur un objet mou : le corps de Long Dick Steel. Je bascule en arrière au moment où le Lüger de l’Allemand crache sa balle mor­telle. Dés­équi­libré, je fais des mou­linets avec les bras pour essayer de me rat­traper, et le coup part : la balle quitte mon revolver, fendant l’air en pro­vo­quant des tour­billons cir­cu­laires dans son sillage, ricoche sur la car­lingue de l’hydravion et va s’enficher dans la chaîne sou­tenant le moteur qui n’a pas encore été ins­tallé, à plu­sieurs mètres au-​​dessus de la tête du nazi. Le souffle de sa balle, qui vient de passer à quelques cen­ti­mètres de mon visage, fait légè­rement trembler la peau de ma joue gauche. La chaîne qui sou­tient le moteur lâche avec force cré­pi­te­ments et étin­celles, le nazi a juste le temps de dire : « Ach ! » et le mons­trueux Pratt & Whitney de 3000 chevaux s’abat sur lui dans un chaos épouvantable.

Je quitte le hangar sans même jeter un œil der­rière moi. Pour que ce type ait survécu à la chute d’un moteur de plu­sieurs tonnes, qu’il se relève et se mette à marcher, il fau­drait au moins que ça soit un robot indes­truc­tible venu du futur et, pour se faire passer pour un musicien nazi, il fau­drait en plus qu’il soit pro­grammé avec un très fort accent ger­ma­nique. L’idée me pétrifie. Fina­lement, je pense : « Naaan.… » et je me remets en route.

* *

Carol Sym­phony est désha­billée de soie noire. Quand elle ondoie dans la pièce, le tissu contre sa peau émet un bruit d’une douceur extrême. Je ne peux m’empêcher de me demander quelle partie de son corps pro­voque cette suave mélopée : sa poi­trine, qu’elle a fort avan­ta­geuse sur le devant, ses reins, qu’elle a fort bien placés à l’arrière, son ventre, qu’elle a sur le devant mais plus bas ? Je me dis qu’avec les formes qu’elle a, ça doit faire des sons de partout ; c’est plus un désha­billé, c’est un orchestre symphonique.

Quant à moi, j’observe dans le miroir de la chambre ce que ça donne quand je suis en marcel avec des bre­telles. Les bre­telles, chez cer­tains hommes, ça fait res­sortir la carrure, ça sou­ligne la pro­émi­nence des pec­toraux, la mus­cu­lature des bras… chez moi, ça ne fait rien res­sortir du tout. En fait, si, ça ferait plutôt res­sortir qu’il fau­drait penser à me res­treindre sur les sucreries. Miss Sym­phony s’alanguit contre la porte. Je fais un gros effort pour rentrer le ventre.

« Bon, Konchy, je deviens mashugge à tourner en rond dans cette piaule ; je vais me prendre un drink au bar. Si tu as besoin de moi, tu n’auras qu’à siffler. Tu sais comment on fait pour siffler, n’est-ce pas ? Tu places deux doigts dans la bouche, et tu souffles. » Elle siffle et elle dis­paraît dans le couloir.

Alors je me mets deux doigts dans la bouche et je souffle le plus fort pos­sible. Rien ne sort. Je souffle de plus belle, et tout ce que j’arrive à faire, c’est à me cracher un long filet de bave sur le marcel. Désespéré, je me jette sur l’oreiller et j’en extrais mon flingue.

Geste extrême de l’homme auquel son amour semble échapper, je pointe le bout du revolver vers ma bouche. J’entrouvre les lèvres, et j’approche len­tement le canon. Et je souffle le plus fort pos­sible dedans : « Touuuuut ! »

La sil­houette de Carol se découpe sur le pas de la porte : « Tu as sifflé ? » Je fais le type que les grandes blondes à forte poi­trine n’impressionnent pas : « Viens là, bubee… »

(Aver­tis­sement. La scène sui­vante dépeint les rela­tions entre mon­sieur Arnold Kon­cha­lowsky et made­moi­selle Carol Sym­phony de manière extrê­mement gra­phique. La Com­mission a constaté que toutes les règles du code Hays y sont trans­gressées. Notamment : les deux per­son­nages s’embrassent sur la bouche pendant plus de deux secondes, la jeune femme s’allonge sur le lit avec une lan­gueur indigne d’une jeune fille bien comme il faut, les per­son­nages, dont tout indique dans le scé­nario qu’ils ne sont pas mariés, ont des rela­tions que l’on pourrait qua­lifier de sexuelles, et mon­sieur Kon­cha­lowsky garde ses chaus­settes pendant l’amour. Cette scène cho­quante a donc été retirée et ne sera pas pré­sentée au public.)

Shmok on the water

Gros plan, limite macro ; une paire de dés tra­verse l’écran au ralenti. Le cadre res­serré sur les dés, le ralenti, tout ça en noir et blanc avec un éclairage tara­biscoté, le réa­li­sateur se dit que c’est vachement clas­sieux. Genre ça sym­bo­li­serait la course iné­luc­table du destin vers un avenir incertain. Le cri­tique de Télérama, en voyant ça, il a envie d’écrire : « Le plan d’introduction, il tue la tronche », mais il préfère expliquer que c’est « l’influence de l’expressionnisme européen qui ren­contre la série B mexi­caine de la RKO, ou quand le polar noir amé­ricain rivalise avec les meilleurs clips musicaux des années 80 »…

* *

Je ramasse les dés et j’annonce, péremp­toire : « Ça y est, je sais qui est l’assassin ! » Miss Sym­phony semble sur­prise. Je me redresse légè­rement, je tousse dans mon poing ; il vaut mieux avoir la voix claire pour ce genre d’annonce capitale. Je prends le temps d’une courte pause, his­toire de vérifier l’effet produit sur mon audi­toire. Le regard de Carol se couvre d’un voile d’inquiétude (tiens, tiens…).

J’annonce : « C’est le colonel Mou­tarde, dans la biblio­thèque, avec la corde… »

Carol est ras­surée : « Ben non, c’est pas ça. Tu peux enlever ta deuxième chaus­sette. » Je maugrée (« A broch ! »), mais j’obtempère. Me voilà quasi à poil ; il ne me reste plus que mon slibar. Carol Sym­phony, elle, n’a même pas perdu un gant : « Koncky, c’est ter­ri­fiant d’être aussi nul au strip-​​cluedo. » Je confirme : « Et au strip-​​poker, et au strip-​​monopoly, et au strip-​​1000-​​bornes. C’est dingue, je dois être maudit, avec les strip-​​kekchose… ». Ou alors car­rément exhibitionniste.

Carol lance les dés et déplace son petit bon­homme. Large sourire : « Alors, c’est bien le colonel Mou­tarde, avec la corde, mais c’est dans le petit salon… » Sans attendre que je vérifie, elle ordonne : « J’ai gagné, tu peux tomber le caleçon ! » Je me lève du lit pour pro­céder à l’opération humi­liante ; Carol insiste sévè­rement : « et tu fais ça sexy, biteh… » Je remue donc les hanches, façon sexy et tout, et j’essaie de des­cendre le slip d’un mou­vement vigoureux et viril, pieds joints, jambes bien droites, comme à la parade ; je perds l’équilibre et je me ramasse comme une grosse otarie pétée à la bière, les mains déses­pé­rément accro­chées au caleçon au niveau des genoux. La tête collée au plancher, je suis en train de me dire que, ce genre de chose, c’est vraiment pas mon truc ; c’est à ce moment que de vio­lents coups reten­tissent contre la porte de la piaule.

Une main tirant sans succès le caleçon vers le haut, une main tendue vers la chaise où est posé mon calibre, j’assiste impuissant et honteux à l’entrée en scène du com­mis­saire Car­pacio (blase complet : Pépé Car­pacio, pour les ceusses qui aiment les jeux de mots déso­pi­lants) : « Ben alors, Kon­cha­lowsky, z’êtes pas habillé, à c’t’heure ? » Je rétorque : « Et vous, z’êtiez pas mort, aux der­nières nou­velles ? » Carol : « Vous nous apportez les tapas ? » Car­pacio me regarde me rha­biller : « Miss Sym­phony, je constate que vous appréciez ces petits amuse-​​gueules insi­gni­fiants qui, s’ils par­ti­cipent d’une ambiance festive et convi­viale tout en ouvrant l’appétit, ne suf­fisent pourtant pas à remplir le ventre d’une honnête femme mais, non, je n’apporte pas des tapas. Plutôt des mau­vaises nouvelles. »

Vexé, je décide d’interrompre le concours d’éloquence : « Coupez la merde, Car­pacio (note du tra­ducteur : en anglais, “Cut the crap, Car­pacio”, mais je ne sais pas ce que ça veut dire). Vous n’êtes cer­tai­nement pas venu nous parler des vices culi­naires de votre Bar­celone natale. » Le com­mis­saire jette son chapeau sur la chaise : « En effet, Kon­cha­lowsky. On a trouvé un nouveau macab. Tou­jours sur le port de San Pedro, avec un signe caba­lis­tique gravé au couteau sur le bide, et tout aussi castré que le pré­cédent. Vous pouvez me croire, je ne vous raconte pas une merde de taureau (NdT : je fais ce que je peux). »

* *

Tout de gris vêtu, je me fonds par­fai­tement dans la nuit méchamment bru­meuse du port. Si j’allume une clope, c’est certain, je n’y verrai plus rien du tout. À quelques mètres de là, la mer clapote comme une conne contre le quai.

Je me demande ce que j’espérais découvrir en venant rôder ici : les équipes du pre­cinct de Car­pacio ont déjà ratissé la scène et embarqué tous les indices. Connaissant le com­mis­saire, il n’y a aucune raison que ses hommes soient passés à côté d’éléments utiles. M’enfin ça fait partie du métier : traîner comme un dybbuk et s’imprégner de l’ambiance de l’endroit. Ça ne coûte rien et ça permet de fac­turer des heures supplémentaires.

Appro­chant du hangar du dernier meurtre, j’ai la nette impression d’être observé. Je dégaine mon arme, prêt à toute éven­tualité. Pro­venant de der­rière l’épais mur de brume, des chuin­te­ments me par­viennent péni­blement. Le bruit lui-​​même est pénible, insup­por­ta­blement pénible : un mélange de racle­ments, de sif­fle­ments étouffés, c’est un bruit gut­tural, glauque et humide. Pro­prement indes­crip­tible. Une horreur inex­pri­mable m’envahit dans l’instant. Quelle chose extra­or­di­naire peut donc pro­duire un tel son ? Se poser la question, c’est jouer avec des frayeurs ances­trales enfouies au plus profond des ténèbres de l’âme, des sen­ti­ments immé­mo­riaux et pri­mitifs qui vous mènent à la fron­tière de la folie. C’est le bruit de l’indicible forçant les portes de notre monde, l’innommable qui veut franchir les fron­tières du temps et de l’espace.

En gros, ça fait le bruit d’un canard qui aurait avalé un bout de tuyau en plastique.

Je m’élance dans la direction du bruit, freiné dans mon élan par l’épaisseur mol­le­tonnée du brouillard du port. Passant le coin du hangar, je dis­tingue au loin un groupe d’ombres qui courent vers l’embarcadère. Elles ne courent pas comme un être humain le ferait : elles clau­diquent à vive allure, sau­tillant d’une jambe sur l’autre à la manière d’un grand singe. Il me semble deviner que les trois ombres sont dotées de têtes trop larges par rapport à la taille du corps. Je bondis.

Arrivées au bout du ponton, les trois sil­houettes simiesques s’arrêtent. Je continue de courir dans leur direction. Je les tiens. Je ralentis le pas, sûr de mon affaire. Inutile de com­pro­mettre ma situation. De toute façon, je déteste m’essouffler. Tout en mar­chant, je vérifie que mon flingue est prêt à l’usage.

Lorsque je relève les yeux en direction du groupe de créa­tures, j’entends « plouf » et constate que l’une d’elle a déjà disparu, pendant qu’une seconde est en train de se jeter du haut du quai. Il faut que j’attrape la der­nière avant qu’elle ne plonge à son tour : j’ai autant envie de sauter dans l’eau glacée que de me faire un luch in kup.

Est-​​ce le manque d’oxygène dans mes poumons pro­voqué par ma course, est-​​ce un jeu de lumière des réver­bères dans l’épais brouillard ? Lorsque j’arrive à quelques mètres de la troi­sième ombre, celle-​​ci tourne son visage vers moi et plonge à son tour. Ai-​​je bien vu ? Est-​​ce un mauvais tour de mon ima­gi­nation ? Il me semble perdre la raison, sombrer aux limites de résis­tance de l’esprit humain. L’ombre simiesque, telle qu’elle s’est dévoilée à moi avant de dis­pa­raître dans les flots glacés, avait bel et bien un visage de poisson.

Il me faut quelques ins­tants pour me res­saisir. Je perds momen­ta­nément l’usage de la parole ; mais comme je n’ai rien à dire à per­sonne, je ne m’en rends pas vraiment compte.

L’eau. L’eau glacée du port. Je ne rêve pas : l’eau glacée du port émet une lueur ver­dâtre, elle semble comme lumi­nes­cente. Cela fait comme une traînée de plancton phos­pho­res­cente qui conduit du ponton au grand large.

Je suis au bord de la crise de nerf, lorsqu’un coup violent m’atteint sur l’arrière du crane. Je m’effondre. Avant de perdre tota­lement connais­sance, j’entends quelques mots, incom­pré­hen­sibles mais ter­ri­fiants : « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn ».

Sans doute de l’allemand…

Faudrait arrêter de shmoker de la gueule du monde

Le type est en grand uni­forme d’apparat, du style Obersturm-​​machin. Assez impres­sionnant, faut avouer : il porte des culottes, des bottes de moto et un blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos. Le genre qui sème la terreur dans toute la région. Et le képi ! Faut le voir avec sa cas­quette, mise à la casseur d’assiettes ; et son petit bout de mégot, qui le fait sans arrêt cli­gnoter des carreaux.

C’est lorsqu’il chausse son monocle que je le reconnais enfin : c’est le « maître d’h » du restau français ! C’est con, rien qu’à la minerve j’aurais dû le remettre. Avec son fume-​​clopiots à la Marlene, c’est pas croyable comme ça lui donne un air mal-​​aimable.

Quant à moi, c’est pas la joie : je suis attaché à un fau­teuil de den­tiste, et je suis encore à poil. Si vous voulez mon avis, le scé­na­riste doit avoir des ten­dances hum-​​hum. Et avec ça, le fond de l’air serait comme qui dirait plutôt frais.

« Ach », fait le monoclé avec un accent épou­van­table, « fous fous demandez sans doute où nous nous troufons… » J’opine du chef. « Nous afons fait un petit foyache, pendant votre sommeil, mon­sieur Kon­cha­lowsky. » Je l’interpelle sans ména­gement : « Un “foyache” ? Qu’est-ce que vous voulez dire par là, espèce de, euh, sale nazi ? » L’autre ne se démonte pas : « Un foyache en bateau, une croißière, une fadrouille en mer, une tra­ferzée, une odyzée, une exgurzion, une zorte de pro­menade… » Je corrige : « Ah, un voi-​​ya-​​geu, un voyage quoi. » « Voilà, z’est za, un foyache. »

« Foyez-​​fous, mon­sieur Kon­cha­lowsky » (non, je ne fois pas du tout), « fous m’êtes zym­pa­thigue ; aussi vais-​​che vous auto­riser trois gues­tions aux­quelles che m’engage à répondre. » Le nazi qu’a qu’un seul carreau de lunette tire une longue bouffée sur son fume-​​cigarettes. Il semble en retirer un immense plaisir (note de l’éditeur : nous avons décidé de conserver cette mention, qui figure dans la version ori­ginale ; nous attirons cependant l’attention du lecteur et des éven­tuelles asso­cia­tions de bron­chiteux qui vou­draient nous faire un procès, qu’ici c’est le méchant nazi qui fume, comme quoi c’est vraiment nazi de fumer, et qu’il ne faut pas le faire si on n’est pas soi-​​même un tor­tion­naire fas­ciste — ou appa­renté ; en tout état de cause, nous rap­pelons que fumer nuit gra­vement à la santé).
— Fous affez bien compris : che réponds à trois gues­tions, et ensuite on vous sicouille.
— Comment ça, vous me « sicouillez » ?
— On fous sicouille, on fous egstermine, on fous anéantit, on fous torture à mort, on fous azaßine, on fous egsécute, on fous liguide.
— Ah, vous voulez dire « zigouiller » : trois ques­tions et ensuite vous m’abattez, vous m’égorgez, vous me saignez, vous me sacrifiez, vous m’étripez, vous allez m’occire, vous me décimez, vous me rati­boisez, vous me sup­primez, vous me tru­cidez, vous me des­cendez, vous me lardez, vous me refroi­dissez, vous m’envoyez ad patres
— Z’est za. En gros, z’est za. Bon, il fous reste deux questions.

Ah, salaud de nazi, il m’a bien eu. Ces nazis sont déci­dément de méchantes per­sonnes ; ça doit être pour ça qu’ils ont tou­jours le mauvais rôle au cinéma. Je tente d’argumenter :
— Ah mais non, ah mais non.
— Zizi, zizi, fous affez déchà utilisé une question.

J’argumente de plus belle :
— Non non, non non, puisque je vous dis que non.
— Fous com­mencez à m’inzupporter, mon­sieur Kon­cha­lowsky. Continuez comme za, et che ne répondrai à aucune question. Vous mourrez alors sans que fos lec­teurs sachent le fin mot de l’histoire. Vous croyez que c’est ce que veulent fos lec­teurs ? (Note du web­mestre : penser à ins­taller un système de vote pour que les gens ils donnent leur avis.)

Tant pis. « Très bien, espèce de sale bon­homme. Voici ma pre­mière question : quel rapport entre des nazis, un hydravion géant, des acteurs castrés avec une lettre gravée sur le ventre, un res­taurant français et une race d’hommes-poissons ? »

« Ach, évidemment. Quel rapport, n’est-ce pas, si ce n’est une schre­ck­liche Sache ? » Il prend un air réjoui tout en tirant une grande bouffée de goudron, de monoxyde de carbone, de for­mal­déhyde, d’acide cyan­hy­drique, de benzène, de chlorure de vinyle, de chrome, de radio­nu­cléides, de naph­ta­lènes, de pes­ti­cides, d’ammoniac, de nickel, d’arsenic et de plomb pour, fina­lement, un plaisir bien fugace et décevant.

Puis il m’explique lon­guement l’histoire : lors des essais en mer de l’hydravion de Hugues et Kaiser, l’engin aurait heurté une sorte de gros rocher sous la surface de l’eau. Quelques jours plus tard, des espions alle­mands, infiltrés en Cali­fornie déguisés en musi­ciens de res­taurant français, en sur­veillant le hangar de l’engin (ini­tia­lement dans le but d’en dérober les plans de construction), sont tombés nez-​​à-​​nez avec une petite troupe d’hommes-poissons. Les musi­ciens par­vinrent à cap­turer l’un d’entre eux. Torturé sau­va­gemment (la méthode de la bai­gnoire, ter­rible), l’homme-poisson n’avait pro­noncé qu’un mot : « Dagon ». Là-​​dessus, il rendit l’âme, et resta ainsi, flottant à la surface de l’eau, la bouche grande ouverte, le ventre en l’air.

Du haut de sa minerve, l’homme au monocle ajoute : « Quand fous êtes venu au res­taurant avec fotre cheune amie, ch’espère que fous affez goûté à notre cara­bis­touille de pro­duits de la mer, mon­sieur Kon­cka­lowsky. » Et il part d’un grand rire vachement nazi.

Je me demande bien ce qu’il veut dire. Elle était déli­cieuse, la cara­bis­touille au poisson.

L’amateur de pro­duits can­cé­ri­gènes reprend son exposé. Ce simple mot, « Dagon », appa­remment inuti­li­sable, s’avérait cor­ro­borer les infor­ma­tions tirées d’un manuscrit récemment découvert dans une média­thèque du Mas­sa­chu­setts : si l’on par­venait à loca­liser Y’ha-nthlei, la ville oubliée des hommes-​​poissons, on pourrait y invoquer des forces supé­rieures assurant au Reich la vic­toire absolue sur le monde. Et là, il rit encore comme un fas­ciste hystérique.

« Et zette zité oubliée, mon­sieur Kon­cha­lowsky, c’est jus­tement ce qu’avait heurté l’hydravion… Hé oui, mon­sieur Kon­cha­lowsky, nous zommes en ze moment-​​même à l’intérieur de la zité de Y’ha-nthlei. »

— Pon, hé pien, il fous reste une question avant de… fous zafez bien…
— L’eau. J’ai vu qu’elle était fluo­res­cente. Une longue traînée qui part du port et qui, je suppose, mène ici. Pourquoi l’eau émet-​​elle cette trou­blante, étrange et mal­saine lueur ?
— Ah, ça, ce sont les hommes-​​poissons. Ils bouffent trop de plancton et après ils font pipi dans l’eau.

Tout s’explique donc. L’épaisseur nau­séa­bonde du mystère se dilue enfin dans l’éther clair de la comprenette.

Le nazi s’écrase la ciga­rette sur le rebord de sa minerve, la jette par terre et, en quittant la pièce, m’explique encore : « Che fous laisse aux mains du doktor Helmut. Il va pré­lever sur vous le dernier élément néces­saire à notre céré­monie malé­fique. Pour cela, il doit res­pecter un rite très ztricte : il va vous graver une lettre caba­lis­tique sur le ventre, avant de fous couper votre sicou­nette. »
— Comment ça, la « sicou­nette » ?
— Ach, et puis Scheisse ! Atieu, mon­sieur Konchalowsly.

Très courtois, avec ça.

* *

Le doktor Helmut s’approche de moi, armé d’une petite frai­seuse qui fait un affreux petit bruit strident. Horreur : c’est un den­tiste nazi ! (Note du pro­ducteur : virer ce passage. Le coup du den­tiste tor­tion­naire nazi, c’est vraiment pas crédible.)

Ligoté à la chaise, je me concentre aussi fort que pos­sible pour essayer de rétracter mon engin (ma sicou­nette, donc). Je pense à de l’eau très froide, mais alors vraiment très froide. Mais ça me donne seulement envie d’aller aux toilettes.

L’immonde doktor approche très len­tement la rou­lette et s’apprête à graver l’aleph san­glant sur mon bide rebondi. Je pense : « Rentrer le ventre. Rentrer le ventre. » Tu parles, Charles.

Alors je tente : « Là, der­rière vous ! » L’infect den­tiste refuse de se laisser dis­traire : « Ach, za ne prend pas, ce petit jeu, afec moi… » Gro­zière erreur, parce que jus­tement, der­rière lui…

Der­rière lui se tient Karol Sym­phony, armée de deux flingues semi-​​automatiques de gros calibre qu’elle tient à bout de bras. Elle est vêtue d’un petit haut hyper seyant ver­dâtre, et d’une petite chose toute simple, genre culotte de cycliste noire. Depuis notre der­nière ren­contre, elle a eu le temps de se reco­lorer en brune, avec une inter­mi­nable queue de cheval nouée dans le cou. Le petit haut lui fait une paire de loches pas croyable, mais avec le cycliste moulant, on a surtout envie de rester der­rière pour lui mater le popotin pendant qu’elle courrait, ou qu’elle esca­la­derait des murs, ou qu’elle s’accroupirait pour pousser des caisses (ce genre de trucs que font les filles).

Karol lui plombe deux balles dans la tête. Je jubile : « Pan, dans les dents, pauvre con ! »

Pas trop le temps de se congra­tuler, il nous faut encore inter­rompre l’incantation de la Marlene Die­trich d’opérette.

* *

Lorsque nous arrivons dans la grande salle, l’Obersturm-truc est en train de déclamer son dis­cours aux puis­sances occultes d’une voix extrê­mement sen­ten­cieuse : « Entre ici, Nyar­la­thotep, avec ton ter­rible cortège d’ombres, avec ceux qui sont morts, et même, ce qui est peut être plus atroce, avec ceux qui sont morts-​​vivants. » Y’a pas à dire, les céré­monies sata­nistes, ça a de la gueule.

La cohorte d’hommes-poissons applaudit avec les nageoires. Un grand bassin plein d’eau se met à bouillonner au milieu de la salle. Vraiment, le temps presse.

Je vous passe les détails inutiles à la com­pré­hension : Karol pose plu­sieurs kilos d’explosifs qu’elle a emportés dans un minuscule sac à dos, on s’éloigne pru­demment, elle fait tout exploser, la cité engloutie est détruite et encore plus engloutie qu’avant, et on s’accroche à une grosse poutre pour ne pas se noyer.

Pour rentrer au port, on n’a plus qu’à suivre la traînée de pisse.

Lire aussi :