Le Scarabée
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Toum toum toum toum

par ARNO*
mise en ligne : 21 septembre 1998
Traduction : Bam Bam Bam Bam
 

Quand on est jeune, on aime la techno. Quand on est web­mestre, on aime la techno. Quand on est de gauche (comme Catherine Trautmann et Jack Lang, ah ah), on aime la techno… je dois être un vieux con de droite.

Ca fait un bout de temps que je voulais vous placer cet édito, mais j’attendais le moment propice ; la Techno Parade est l’occasion de vous raconter ce que j’ai fait cet été…

Cet été, j’ai pris une grande décision : j’ai décidé de ne plus être un vieux con. Vous allez dire que ce ne sont pas des réso­lu­tions qu’on prend comme ça à la légère, que quand on est con c’est pour la vie, et que si à 28 ans je suis déjà un vieux schnock, hé ben c’est râpé, faudra que je m’habitue. Taratata, réponds-​​je, ça n’a que trop duré, c’est décidé, à partir de désormais, je vais tout faire pour que les gamins cessent de me jeter des pierres : dans un premier temps, je vais passer de vieux con à jeune con, ce sera déjà ça de gagné.

J’ai viré vieux ringard vers mes seize ans : quand le rap est arrivé, je n’ai rien compris. Des types qui passent à Dimanche Martin en jouant les bad boys, qui balancent des paroles ineptes sur de la zique de daube, fringués en sportifs du dimanche, j’ai pas compris. J’ai pas compris que, tu vois coco, c’est la culture de la rue, la poésie des ban­lieues, l’expression d’une révolte, la parole du ghetto… Ouais, ouais, et si ça aide Barclay à s’acheter une nou­velle femme, c’est pas si mal. Bref j’atteignais la majorité déjà pas­sa­blement largué au niveau du jeunisme.

Depuis quelques temps, ça me refait le coup avec la techno. Il paraît que c’est une culture, un art de vie, une phi­lo­sophie, tout ça… mais putain ça me gave. Ca me gave grave. Pire que le rap ; le rap, y’a des trucs qui me plaisent, les Beasty Boys, Rage against the machine, des trucs comme ça, mais la techno, je peux pas. Ca me hérisse, c’est épider­mique. Et l’effet de mode bran­chouillé n’arrange pas les choses.

N’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit, hein, je n’ai rien contre les ama­teurs de techno, pour la zique je ne suis pas sec­taire ; le pro­blème, c’est moi : ça me fait chier de ne pas comprendre.

Du coup, cet été, j’ai décidé de m’y mettre sérieu­sement. La techno, je vais com­prendre, bordel, je vais devenir un vrai web­mestre branché, qui écoute de la techno et réclame la libé­ra­li­sation de la cryptographie.

Durant ces trois der­niers mois, ma radio est donc restée bloquée sur Nova et FG (Fré­quence Gay, on m’a dit que c’était la réfé­rence en la matière). 24 heures sur 24, dans ma voiture, chez moi, quand je me couche, quand je mange, quand je bosse, techno, techno, techno. Avec une cure pareille, je vais bien finir par m’habituer.

Ca a presque réussi : ça ne me hérisse plus le poil (sauf le matin, me réveiller avec ça, c’est tou­jours pas pos­sible), je ne pète plus les plombs aux pre­miers boum-​​boum. De là à dire que j’apprécie…

Arrivé au stade où je sup­portais (ça m’a quand même pris un bon mois), j’ai expé­ri­menté la techno dans ces phases de la vie quo­ti­dienne où la musique est vitale. Dans la série « J’ai testé pour vous… ».

La techno et la dance. J’ai pas l’air, comme ça, mais j’adore danser. James Brown et moi, on est cousins. Baby baby baby, hop, hop, I got the feeling, hop, un petit déhanché, hop, sex machine, hop, glissade, hop, papa’s got a brand new bag, hop, hop, pirouette, hop, hop, je suis le roi de la musette ! Donc j’ai testé la techno et la danse. J’ai pris ma voiture et foncé vers Amsterdam (d’abord pour apprendre à fumer le gouda), sapé en Agnès B. de pied en cap, et j’ai visité la boîte branchée du coin (le nom m’échappe), et en avant la techno ! Résultat, là-​​bas c’est techno hardcore, genre 200 bpm, tu lèves un pied et t’es déjà largué, 3 beats sont passés ; malgré mes efforts pour suivre, la techno, ça ne se danse pas, au mieux tu peux mimer une crise d’épilepsie.

La techno et la drogue. Ca c’est important : une des uti­lités de la musique, c’est d’aider à sup­porter la drogue. Rien de plus triste que d’halluciner sans musique, c’est trop glauque. Jimmy et Bob, ça vous fait la ciga­rette Ducros vachement pla­nante, avec Janis c’est une heure meilleure que la petite mort, Ziggy vous pro­pulse dans la science-​​fiction avec des arai­gnées collées au plafond marsien. Comme je me méfies des médi­ca­ments, je n’ai pas testé les petites pilules qu’ont prend avec la techno, je reste aux bons vieux tarpés issus de l’agriculture bio­lo­gique. Le test s’est déroulé dans les condi­tions sui­vantes : mise en train au jaja, petits amuse-​​gueules pour s’occuper les mains, en dessert un bon vieux trois feuilles. Et par dessus, de la techno. Je vous jure que c’est vrai, hé ben j’ai tout vomi : la tête dans la cuvette, j’ai rendu entrée, plat et dessert avant la fin du disque. La techno et la drogue, c’est pas pour moi (et tant qu’à choisir, je préfère arrêter la techno).

La techno et la drague. La musique, c’est important pour emballer : un petit Otis Redding et je deviens concu­piscent, Marvin Gaye et je vio­lerais un poisson rouge. Je me suis donc rendu dans ces temples de la techno que sont le Queen, la Comptoir et le Banana Café pour y tester mon pouvoir de séduction. On ne m’avait pas prévenu mais, n’est-ce pas, ça manque de filles, là-​​dedans. N’empêche que, hop hop, j’agite mon pelvis selon les usages de l’emballage de don­zelles. Et là, je dois avouer que ça a plutôt bien fonc­tionné : à chaque fois j’ai senti contre cette partie de mon ana­tomie, que j’ai bien formée et rebondie, le contact sensuel d’une éven­tuelle victime de l’amour. Mal­heu­reu­sement, je n’éprouve rigou­reu­sement aucune atti­rance pour les jeunes mâles en short en skaï mauve (ça n’est pas à mon honneur, mais par confor­misme, je suis resté hétéro).

Je ne m’avouais pourtant pas vaincu : puisque je m’étais trompé d’endroit, ce n’est pas la faute à la techno. Donc je suis allé à une grande rave en plein air pour tester la drague sous BPM. Déjà, on se caille : c’est pas génial pour séduire, la dou­doune. J’accoste une jolie blonde : « alors, vous habitez chez vos parents ? », elle me réponds du tac au tac : « hein ? », je poursuis : « tu veux boire un verre ? », elle, séduite, hurle : « kess’tu dis ? », pas découragé j’insiste : « on t’as déjà dit que t’es super-​​mignonne ? » (je sais, question plans drague, je suis très impres­sionnant), elle conclut : « non non, il va pas pleuvoir ». Au bout d’une dizaine de ten­ta­tives, rendu tota­lement aphone d’avoir beuglé mes fines remarques, je dois me rendre à l’évidence : on ne peut pas draguer sur de la techno.

La techno et le sexe. Ca, je dois bien avouer que, l’étape pré­cé­dente ayant lamen­ta­blement foiré, je n’ai pu tester la for­ni­cation sous musique élec­tro­nique. N’empêche que ça ne doit pas être ter­rible : autant avec du Percy Sledge je te la manipule en douceur, avec du Gary Moore je te la chi­gnole en finesse, avec de la salsa je te la joue ludique, avec du reggae je te la cha­loupe, autant je crains qu’avec les 180 BPM de la techno je ne te la marteau-​​pique ambiance BTP.

La techno et les embou­teillages. Dans ma petite auto, en bon parisien je sacrifie plu­sieurs heures par jour dans les bou­chons. Pour me passer les nerfs, je me mets « Master of puppets » de Metallica, ça me calme. Avec la techno, en revanche, je pète les plombs : j’ai tou­jours l’impression que le con der­rière me klaxonne en continu ; et quand je des­cends de la bagnole pour aller lui casser la tête, je me rends compte que c’est la musique qui fait tût-​​tût.

La techno et la déprime. Quel meilleur état d’âme que la déprime ? J’adore ce sen­timent de frus­tration, de colère et d’impuissance ; quelques heures par semaine, il convient de sombrer pour res­sentir plei­nement l’inutilité de l’existence. Le tout étant d’éviter que ça ne devienne chro­nique. Pour mes immer­sions dans la déprime, je prends trois cachets d’Oum Kalsoum, deux pilules de Noir Désir, une bonne dose de Nick Cave. Mais avec la techno, rien, je reste à la surface des choses, et même à tenter d’approcher l’état de transe, rien qui ne res­semble à une douce lan­gueur dépressive. Sous techno, je ne déprime pas, je m’emmerde.

La techno et le maître du monde. Autant j’aime me sentir une sous-​​merde inutile (voir para­graphe pré­cédent), autant j’apprécie d’être le maître du monde, d’avoir le contrôle absolu sur la vie, sérénité et force, calme et puis­sance (en gros, d’être une force tran­quille à la Mit­terrand, avec le clébard et la plage). Pour cela, c’est Akh­naten de Philip Glass, Mahler, Bee­thoven et Bohemian Rhapsody des Queen. La techno, elle, me ramène au train-​​train quo­tidien par sa bête répé­ti­tivité. Avec la techno je ne suis pas un maître du monde, rien qu’un con de plus qui écoute de la techno.

Fina­lement, malgré une série d’expérimentations dont vous n’aurez pas manqué d’apprécier la rigueur scien­ti­fique, je n’aime tou­jours pas la techno. Le pire, en réalité, c’est qu’elle ne me procure aucune émotion, pas d’envie de hurler de bonheur, pas de nouage de tripes, pas de peine, rien, que dalle. Je veux bien croire que je rate quelque chose, que je passe à côté d’une culture, je vais devoir m’y résigner, je suis un vieux con.

Et en plus je perds mes cheveux.

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