Le Scarabée
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Un grain de café dans les rouages de la machine néolibérale

par ARNO*
mise en ligne : 24 juillet 2003
 

Je suis au regret de vous informer que Christian nous a quittés, emporté dans la fleur de l’âge par une ambu­lance d’Europ Assis­tance qui l’a rapatrié sur un hôpital parisien, où des spé­cia­listes des maladies tro­pi­cales ont tenté d’identifier la nature des vers qui ont élu domicile dans son système digestif. Nathalie est cependant restée sur la côte (jus­ti­fiant l’abandon de son com­pagnon de coexis­tence en ces termes : « Je ne suis pas fonc­tion­naire, moi, je ne peux pas prendre mes vacances quand je veux. ») et elle se montre ras­su­rante : « Les doc­teurs auraient iden­tifié les vers, ce seraient des vers qui vivent dans les grains de café des hauts pla­teaux colom­biens. Dès que je rentre sur Paris, j’entreprends les démarches auprès de la Coopé­rative pour le déve­lop­pement équi­table et le com­merce durable pour leur faire sauter leur label Max Haa­saard, à ces péquenots d’africains. »

Caro lui indique que, certes un autre monde est pos­sible, cependant, sauf erreur, la Colombie n’est pas en Afrique mais sur le continent amé­ricain. Nathalie ne veut rien entendre : « Oui ben c’est quand même bien des indiens que Chris­tophe Colomb a ins­tallés là-​​bas en bateau, hein, donc à la base c’est bien d’Afrique qu’ils viennent. » Je décide d’intervenir pour sou­tenir ma Caro, sou­dai­nement à court d’arguments : « Sauf que les indiens d’Amérique, ils parlent amé­ricain, alors que les indiens d’Afrique ils parlent africain. » Caro confirme : « Tout le monde sait ça… »

Nathalie avoue : « Ah ben non je savais pas. » Il faut recon­naître que ce genre d’information n’est pas indis­pen­sable pour tra­vailler dans la publicité.

Le petit rosé frais aidant, nous lui faisons aussi admettre que la dérive des conti­nents est pro­voquée par le creu­sement des inéga­lités sociales (ce que Samuel Hun­tington a nommé « Tech­to­nique des civi­li­sa­tions »), que l’effet de serre est dû aux acti­vités bio-​​terroristes d’Al-Qaeda et enfin que si Ariel Sharon se conver­tissait à l’islam, les choses seraient plus simples. Épatée, Nathalie me conseille : « Tu devrais faire jour­na­liste, hein, avec tout ce que tu sais. »

Nathalie nous apprend qu’elle bosse sur une grande cam­pagne de com­mu­ni­cation de la Mairie de Paris pour résoudre les pro­blèmes de logement dans la capitale : il s’agit d’inciter les pari­siens les plus pauvres à devenir pro­prié­taires de leur propre logement, en achetant de petites maisons de cam­pagne aussi loin de Paris que pos­sible. « Dans les arron­dis­se­ments du nord et de l’est parisien, les effets se font déjà net­tement sentir : la pau­vreté recule. » Je demande : « Parce qu’il y a moins de pauvres qui y habitent ? » Nathalie : « Ben oui, autrement, comment tu vou­drais faire reculer la pau­vreté et la précarité ? »

D’ailleurs, nous explique-​​t-​​elle, ils viennent de s’y ins­taller, avec Christian. Elle nous décrit le charme de son quartier (« popu­laire »), avec ses bistrots-​​tradition ouverts tard le soir, tou­jours peuplés d’une faune sym­pa­thique (« cos­mo­polite, je pourrais dire »), ses ate­liers d’artistes (« for­mi­dables, il y en même qui détournent les slogans publi­ci­taires, c’est très gra­ti­fiant pour moi »), ses retraités de la nou­velle économie (« des gens vraiment ouverts, en fait »), ses anti­quaires qui vendent des col­lectors seventies (« c’est un peu une forme de recy­clage, qua­siment »). Tout plein d’habitants jeunes, beaux, ouverts, sympas, qui se pas­sionnent pour les musiques élec­tro­niques, orga­nisent des expo­si­tions pas pré­ten­tieuses, péti­tionnent contre la guerre, s’organisent pour rechercher un chat, se couchent tard le soir et se lèvent tôt dans l’après-midi. « C’est là que tu vois qu’en fait, les gens, quand tu leur fous la paix, ils n’ont pas une men­talité d’assistés. »

Sans parler de l’insécurité, qui recule.

« Et même », nous annonce-​​t-​​elle fiè­rement, « on s’est offert un jardin ouvrier ! » Je m’étonne : « Mais vous n’êtes pas ouvriers ? » Nathalie me toise et m’assène : « Alors ça c’est car­rément pou­ja­diste, comme réflexion. Et d’un, t’en connais, toi, des ouvriers qui ont les moyens d’habiter dans les quar­tiers popu­laires, à Paris ? Et de deusio, s’il y en avait, tu crois qu’ils auraient le temps de s’occuper d’un jardin aussi bien que nous ? » Je suis forcé d’admettre la puis­sance impa­rable de l’argument.

Nathalie théorise : « Oui, il faut penser loca­lement, et agir glo­ba­lement. » Caro lui fait remarquer que c’est le contraire. Nathalie corrige : « D’accord, il faut agir glo­ba­lement, et penser loca­lement, alors. »

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Jardins des pavillons de banlieue parisienne en 1946
Pho­to­graphie tirée du très bel ouvrage Les Jardins de la Sociale, Olivier Cena, col­lection « Album de famille », Du May, 1992.

« Et en plus, c’est par­fai­tement bio, vu qu’on cultive nous-​​même sans uti­liser de machines-​​outils. » Caro confirme : « Oui, c’est pas comme ces merdes indus­trielles qu’on trouve au super­marché. » Nathalie ajoute : « Ça, tu peux me croire, ça a un autre goût, hein. Et on n’a même pas besoin de les laver avant de les manger tel­lement c’est bio. » Et encore : « En plus, on échange plein d’informations et de trucs avec les autres pro­prié­taires de jardins ouvriers, du coup ça tisse du lien dans un corps social qui est malade, et ça, ça peut pas faire de mal. » Enfonçant le clou : « De toute façon, faut bien, parce qu’au début on ne savait pas trop comment faire. Mais main­tenant, on est de véri­tables agri­cul­teurs, tu nous verrais. »

Et voilà Nathalie de se lancer dans l’interminable récit de la vie de son potager urbain et popu­laire. Je dors d’une oreille. De l’autre, je par­viens à enre­gistrer la solution à tous les pro­blèmes de la vraie agri­culture bio véri­ta­blement faite par les gens dans le cadre du tissu social qu’il est vachement plus viable : « Au début, quand on a récupéré le jardin, c’était couvert de mau­vaises herbes. Un mas­sacre. Ça, Arno, tu m’expliqueras comment des prolos peuvent avoir aussi peu de respect pour la terre. Alors j’ai noyé tout ça avec du Roundup (© Mon­santo), c’est vraiment hyper-​​efficace. Ensuite, j’ai dû me débar­rasser des taupes : c’est pas la peine de planter des herbes pour les éloigner, il paraît que ça ne marche pas ; les pièges, c’est dégueu­lasse parce qu’il faut toucher le corps de la bête une fois qu’elle est piégée ; fina­lement j’ai utilisé des car­touches de gaz, ça tue les taupes dans leurs galeries, ensuite quand elles pour­rissent ça fer­tilise le sol. Dans un deuxième temps, une fois que c’est planté, il faut désherber vachement plus sélectif, hein, sinon ça ne serait pas bio : de l’Avadex (© Mon­santo) autour des bet­te­raves, du Harness (© Mon­santo) dans le maïs à pop-​​corn, du Monitor (© Mon­santo) dans le blé. À tout hasard, j’ai mis du Latitude (© Mon­santo) contre le piétin-​​échaudage ; je n’ai pas bien compris ce que c’était, mais comme ça, je suis cer­taine de ne pas en avoir. Les rosiers deve­naient blancs, alors je les ai immé­dia­tement traités au Granox TBC à base de bénomyl, de thirame et de car­bo­furan ; contre les taches noires, un produit à base de tri­forine et, pour être cer­taine, un autre à base de bit­ter­tanol ; contre les pucerons, l’insecticide sys­té­mique de Fer­ti­ligène. L’engrais anti­mousse Algo­flash, c’est épatant. Un fon­gicide à base de man­cozèbe (c’est de la famille des dithia­car­ba­mates) pour pro­téger les tomates contre le mildiou. Pour les frai­siers, le fon­gicide Aliette Express de Fer­ti­ligène ; là, j’en mets pré­ven­ti­vement, hein, faut pas attendre que les fraises soient noires. Et tous les quinze jours, his­toire de ne pas avoir d’insectes, je pul­vérise abon­damment le trai­tement total de KB sur tout le jardin. »

Je siffle : « Dis donc, ça doit te coûter la peau du cul, tout ça. » Ce qui permet à Nathalie de conclure, triom­phante : « Ah oui, mais ça n’a pas de prix, tu sais, de pouvoir manger ses propres pro­duits, cultivés sai­nement et avec amour dans son propre jardin, plutôt que de subir les pro­duits pas nets que nous livre l’agriculture intensive des agri­cul­teurs de la FNSEA qui ne savent pas tra­vailler correctement. »

Caro est admi­rative : « Il faudra vraiment que tu nous fasses goûter tout ça, quand on ren­trera à Paris. » Et que je pense à demander à ma mutuelle si elle me couvre contre le suicide par empoisonnement.

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